Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/474

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plus rien faire [1]. Je ne sais pas, dit-elle, s’il faut qu’un empereur meure debout, mais je sais bien qu’une mere de famille ne doit s’aliter que pour mourir.

Apres avoir épanché son cœur sur ses enfans, après les avoir pris chacun à part, sur-tout Henriette, qu’elle tint fort long-tems & qu’on entendoit plaindre & sangloter en recevant ses baisers, elle les appela tous trois, leur donna sa bénédiction & leur dit, en leur montrant Madame d’Orbe : Allez, mes enfans, allez vous jetter aux pieds de votre mere : voilà celle que Dieu vous donne ; il ne vous a rien ôté. À l’instant ils courent à elle, se mettent à ses genoux, lui prennent les mains, l’appellent leur bonne maman, leur seconde mere. Claire se pencha sur eux ; mais en les serrant dans ses bras elle s’efforça vainement de parler ; elle ne trouva que des gémissements, elle ne put jamais prononcer un seul mot ; elle étouffait. Jugez si Julie étoit émue ! Cette scene commençoit à devenir trop vive ; je la fis cesser.

Ce moment d’attendrissement passé, l’on se remit à causer autour du lit & quoique la vivacité de Julie se fût un peu éteinte avec le redoublement, on voyoit le même air de contentement sur son visage : elle parloit de tout avec une attention & un intérêt qui montroient un esprit tres libre de soins ; rien ne lui échappait ; elle étoit à la conversation

  1. Ceci n’est pas bien exact. Suétone, dit, que Vespasien travailloit à l’ordinaire dans son lit de mort & donnoit même ses audiences ; mais peut-être, en effet, eût-il mieux valu se lever donner ses audiences & se recoucher pour mourir. Je sais que Vespasien sans être un grand homme étoit au moins un grand Prince. N’importe ; quelque rôle qu’on ait pu faire durant sa vie, on ne doit point jouer la comédie à sa mort.