Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/489

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on me parla de cet homme avant de le renvoyer. Je le fis venir. Il étoit presque en guenilles, il avoit l’air & le ton de la misere ; au reste, je n’apperçus rien dans sa physionomie & dans ses propos qui me fît mal augurer de lui. Il s’obstinoit à ne vouloir parler qu’à Julie. Je lui dis que, s’il ne s’agissoit que de quelques secours pour lui aider à vivre, sans importuner pour cela une femme à l’extrémité,je ferois ce qu’elle auroit pu faire. Non, dit-il, je ne demande point d’argent, quoique j’en aie grand besoin : je demande un bien qui m’appartient, un bien que j’estime plus que tous les trésors de la terre, un bien que j’ai perdu par ma faute, & que Madame seule, de qui je le tiens, peut me rendre une seconde fois.

Ce discours, auquel je ne compris rien, me détermina pourtant. Un malhonnête homme eût pu dire la même chose, mais il ne l’eût jamais dite du même ton. Il exigeoit du mystere : ni laquais, ni femme de chambre. Ces précautions me sembloient bizarres ; toutefois je les pris. Enfin, je le lui menai. Il m’avoit dit être connu de Madame d’Orbe : il passa devant elle ; elle ne le reconnut point ; & j’en fus peu surpris. Pour Julie, elle le reconnut à l’instant ; & le voyant dans ce triste équipage, elle me reprocha de l’y avoir laissé. Cette reconnaissance fut touchante. Claire, éveillée par le bruit, s’approche & le reconnaît à la fin, non sans donner aussi quelques signes de joie ; mais les témoignages de son bon cœur s’éteignoient dans sa profonde affliction : un seul sentiment absorboit tout ; elle n’étoit plus sensible à rien.