Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/496

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Non, quand on a tout acquis, il faut perdre, ne fût-ce que le plaisir de la possession qui s’use par elle. Mon pere est déjà vieux ; mes enfans sont dans l’âge tendre où la vie est encore mal assurée : que de pertes pouvoient m’affliger, sans qu’il me restât plus rien à pouvoir acquérir ! L’affection maternelle augmente sans cesse, la tendresse filiale diminue, à mesure que les enfans vivent plus loin de leur mere. En avançant en âge, les miens se seroient plus séparés de moi. Ils auroient vécu dans le monde ; ils m’auroient pu négliger. Vous en voulez envoyer un en Russie ; que de pleurs son départ m’auroit coûtés ! Tout se seroit détaché de moi peu à peu & rien n’eût suppléé aux pertes que j’aurois faites. Combien de fois j’aurois pu me trouver dans l’état où je vous laisse. Enfin n’eût-il pas fallu mourir ? Peut-être mourir la derniere de tous ! Peut-être seule & abandonnée. Plus on vit, plus on aime à vivre, même sans jouir de rien : j’aurois eu l’ennui de la vie, & la terreur de la mort, suite ordinaire de la vieillesse. Au lieu de cela, mes derniers instans sont encore agréables & j’ai de la vigueur pour mourir ; si même on peut appeler mourir que laisser vivant ce qu’on aime. Non, mes amis, non, mes enfans, je ne vous quitte pas, pour ainsi dire, je reste avec vous ; en vous laissant tous unis, mon esprit, mon cœur, vous demeurent. Vous me verrez sans cesse entre vous ; vous vous sentirez sans cesse environnés de moi… & puis nous nous rejoindrons, j’en suis sûre ; le bon Wolmar lui-même ne m’échappera pas. Mon retour à Dieu tranquillise mon ame & m’adoucit un moment pénible ; il me promet pour vous le même destin qu’à moi. Mon sort me suit &