Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/50

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vide ou occupé par vous. Jugez si ce compliment me fut agréable ; mais je ne le méritois pas encore assez pour l’écouter sans confusion. M. de Wolmar me sauva l’embarras d’une réponse. Il m’invita à faire un tour de jardin. Là, il fit si bien que je me trouvai plus à mon aise ; & prenant le ton d’un homme instruit de mes anciennes erreurs, mais plein de confiance dans ma droiture, il me parla comme un pere à son enfant & me mit à force d’estime dans l’impossibilité de la démentir. Non, milord, il ne s’est pas trompé ; je n’oublierai point que j’ai la sienne & la vôtre à justifier. Mais pourquoi faut-il que mon cœur se resserre à ses bienfaits ? Pourquoi faut-il qu’un homme que je dois aimer soit le mari de Julie ?

Cette journée sembloit destinée à tous les genres d’épreuves que je pouvois subir. Revenus auprès de Madame de Wolmar, son mari fut appelé pour quelque ordre à donner ; & je restai seul avec elle. Je me trouvai alors dans un nouvel embarras, le plus pénible & le moins prévu de tous. Que lui dire ? comment débuter ? Oserais-je rappeler nos anciennes liaisons & des tems si présens à ma mémoire ? Laisserais-je penser que je les eusse oubliés ou que je ne m’en souciasse plus ? Quel supplice de traiter en étrangere celle qu’on porte au fond de son cœur ! Quelle infamie d’abuser de l’hospitalité pour lui tenir des discours qu’elle ne doit plus entendre ! Dans ces perplexités je perdois toute contenance ; le feu me montoit au visage ; je n’osois ni parler, ni lever les yeux, ni faire le moindre geste ; & je crois que je serois resté dans cet état violent