Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/512

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Elle m’entendit & prenant son parti sans rien dire, elle sortit de la chambre. Je la vis rentrer un moment après, tenant un voile d’or brodé de perles que vous lui aviez apporté des Indes [1]. Puis, s’approchant du lit, elle baisa le voile, en couvrit en pleurant la face de son amie & s’écria d’une voix éclatante : Maudite soit l’indigne main qui jamais levera ce voile ! maudit soit l’œil impie qui verra ce visage défiguré ! Cette action, ces mots frapperent tellement les spectateurs, qu’aussitôt, comme par une inspiration soudaine, la même imprécation fut répétée par mille cris. Elle a fait tant d’impression sur tous nos gens & sur tout le peuple, que la défunte ayant été mise au cercueil dans ses habits, & avec les plus grandes précautions, elle a été portée, & inhumée dans cet état, sans qu’il se soit trouvé personne assez hardi pour toucher au voile [2].

Le sort du plus à plaindre est d’avoir encore à consoler les autres. C’est ce qui me reste à faire auprès de mon beau-pere, de Madame d’Orbe, des amis, des parents, des voisins & de mes propres gens. Le reste n’est rien ; mais mon vieux ami ! mais Madame d’Orbe ! il faut voir l’affliction de celle-ci pour juger de ce qu’elle ajoute à la mienne. Loin de me

  1. On voit assez que c’est le songe de St. Preux, dont Mde. D’Orbe avoit l’imagination toujours pleine, qui lui suggere l’expédient de ce voile. Je crois que si l’on y regardoit de bien près, on trouveroit ce même rapport dans l’accomplissement de beaucoup de prédictions. L’événement n’est pas prédit parce qu’il arrivera ; mais il arrive parce qu’il a été prédit.
  2. Le peuple du pays de Vaud, quoique protestant, ne laisse pas d’être extrêmement superstitieux.