Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/513

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savoir gré de mes soins, elle me les reproche ; mes attentions l’irritent, ma froide tristesse l’aigrit ; il lui faut des regrets amers semblables aux siens & sa douleur barbare voudroit voir tout le monde au désespoir. Ce qu’il y a de plus désolant est qu’on ne peut compter sur rien avec elle & ce qui la soulage un moment, la dépite un moment après. Tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle dit, approche de la folie & seroit risible pour des gens de sang-froid. J’ai beaucoup à souffrir ; je ne me rebuterai jamais. En servant ce qu’aima Julie, je crois l’honorer mieux que par des pleurs.

Un seul trait vous fera juger des autres. Je croyois avoir tout fait en engageant Claire à se conserver pour remplir les soins dont la chargea son amie. Exténuée d’agitations, d’abstinences, elle sembloit enfin résolue à revenir sur elle-même, à recommencer sa vie ordinaire, à reprendre ses repas dans la salle à manger. La premiere fois qu’elle y vint, je fis dîner les enfans dans leur chambre, ne voulant pas courir le hasard de cet essai devant eux : car le spectacle des passions violentes de toute espece est un des plus dangereux qu’on puisse offrir aux enfans. Ces passions ont toujours dans leurs excès quelque chose de puérile qui les amuse, qui les séduit & leur fait aimer ce qu’ils devroient craindre [1]. Ils n’en avoient déjà que trop vu.

En entrant, elle jetta un coup-d’œil sur la table & vit deux couverts. À l’instant elle s’assit sur la premiere chaise qu’elle

  1. Voilà pourquoi nous aimons tous le théâtre & plusieurs d’entre nous les Romans.