Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/526

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servoit dans les troupes de l’Empereur. L’amoureux Edouard ne tarda pas à parler de mariage ;

la Marquise allégua la différence de religion & d’autres prétextes. Enfin ils lierent ensemble un commerce intime & libre, jusqu’à ce qu’Edouard ayant découvert que le mari vivoit, voulut rompre avec elle, après l’avoir accablée des plus vifs reproches ; outré de se trouver coupable sans le savoir, d’un crime qu’il avoit en horreur. La Marquise, femme sans principes, mais adroite & pleine de charmes, n’épargna rien pour le retenir & en vint à bout. Le commerce adultere fut supprimé, mais les liaisons continuerent. Tout indigne qu’elle étoit d’aimer, elle aimoit pourtant : il falut consentir à voir sans fruit un homme adoré qu’elle ne pouvoit conserver autrement, & cette barriere volontaire irritant l’amour des deux côtés, il en devint plus ardent par la contrainte. La Marquise ne négligea pas les soins qui pouvoient faire oublier à son amant ses résolutions : elle étoit séduisante & belle ; tout fut inutile. L’Anglois resta ferme ; sa grande ame étoit à l’épreuve. La premiere de ses passions étoit la vertu. Il eût sacrifié sa vie à sa maîtresse & sa maîtresse à son devoir. Une fois la séduction devint trop pressante ; le moyen qu’il alloit prendre pour s’en délivrer retint la Marquise & rendit vains tous ses piéges. Ce n’est point parce que nous sommes foibles, mais parce que nous sommes lâches que nos sens nous subjuguent toujours. Quiconque craint moins la mort que le crime, n’est jamais forcé d’être criminel.

Il y a peu de ces ames fortes qui entraînent les autres &