Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/528

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peine d’être beaucoup regretté. Puisque vous ne devez pas être à moi, je souhaite, dit la Marquise, que vous ne soyez à personne ; mais si l’amour doit perdre ses droits, souffrez au moins qu’il en dispose. Pourquoi mon bienfait vous est-il à charge ? avez-vous peut d’être un ingrat ? Alors elle l’obligea d’accepter l’adresse de Laure, (c’étoit le nom de la jeune personne) & lui fit jurer qu’il s’abstiendroit de tout autre commerce. Il dut être touché, il le fut. Sa reconnaissance lui donna plus de peine à contenir que son amour, & ce fut le piége le plus dangereux que la Marquise lui ait tendu de sa vie.

Extrême en tout, ainsi que son amant, elle fit souper Laure avec elle & lui prodigua ses caresses, comme pour jouir avec plus de pompe du plus grand sacrifice que l’amour ait jamais fait. Edouard pénétré se livroit à ses transports ; son ame émue & sensible s’exhaloit dans ses regards, dans ses gestes, il ne disoit pas un mot qui ne fût l’expression de la passion la plus vive. Laure étoit charmante ; à peine la regardoit-il. Elle n’imita pas cette indifférence ; elle regardoit & voyoit, dans le vrai tableau de l’amour, un objet tout nouveau pour elle.

Après le souper, la Marquise renvoya Laure & resta seule avec son amant. Elle avoit compté sur les dangers de ce tête-à-tête ; elle ne s’étoit pas trompée en cela ; mais en comptant qu’il y succomberoit, elle se trompa ; toute son adresse ne fit que rendre le triomphe de la vertu plus éclatant & plus douloureux à l’un & à l’autre. C’est à cette soirée que se rapporte, à la fin de la quatrieme partie de la Julie, l’admiration de St. Preux pour la force de son ami.