Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/529

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Edouard étoit vertueux, mais homme. Il avoit toute la simplicité du véritable honneur & rien de ces fausses bienséances qu’on lui substitue & dont les gens du monde font si grand cas. Après plusieurs jours passés dans les mêmes transports près de la Marquise, il sentit augmenter le péril ; & prêt à se laisser vaincre, il aima mieux manquer de délicatesse que de vertu ; il fut voir Laure.

Elle tressaillit à sa vue : il la trouva triste, il entreprit de l’égayer & ne crut pas avoir besoin de beaucoup de soins pour y réussir. Cela ne lui fut pas si facile qu’il l’avoit cru. Ses caresses furent mal reçues, ses offres furent rejetées d’un air qu’on ne prend point en disputant ce qu’on veut accorder.

Un accueil aussi ridicule ne le rebuta pas, il l’irrita. Devoit-il des égards d’enfant à une fille de cet ordre ? Il usa sans ménagement de ses droits. Laure, malgré ses cris, ses pleurs, sa résistance, se sentant vaincue, fait un effort, s’élance à l’autre extrémité de la chambre & lui crie d’une voix animée ; tuez-moi si vous voulez ; jamais vous ne me toucherez vivante. Le geste, le regard, le ton, n’étoient pas équivoques. Edouard dans un étonnement qu’on ne peut concevoir, se calme, la prend par la main, la fait rasseoir, s’asseye à côté d’elle & la regardant sans parler, attend froidement le dénouement de cette Comédie.

Elle ne disoit rien ; elle avoit les yeux baissés ; sa respiration étoit inégale, son cœur palpitoit & tout marquoit en elle une agitation extraordinaire. Edouard rompit enfin le silence pour lui demander ce que signifioit cette étrange scene ? Me serois-je trompé, lui dit-il ? Ne seriez-vous point Lauretta