Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/530

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Pisana ? Plût à Dieu, dit-elle d’une voix tremblante. Quoi donc ! reprit-il avec un souris moqueur ; auriez-vous par hasard changé de métier ? Non, dit Laure ; je suis toujours la même : on ne revient plus de l’état où je suis. Il trouva dans ce tour de phrase & dans l’accent dont il fut prononcé, quelque chose de si extraordinaire, qu’il ne savoit plus que penser & qu’il crut que cette fille étoit devenue folle. Il continua ; pourquoi donc, charmante Laure, ai-je seul l’exclusion ? Dites-moi ce qui m’attire votre haine. Ma haine ! s’écria-t-elle d’un ton plus vif. Je n’ai point aimé ceux que j’ai reçus. Je puis souffrir tout le monde, hors vous seul.

Mais pourquoi cela ? Laure, expliquez-vous mieux, je ne vous entends point. Eh ! m’entends-je moi-même ! Tout ce que je sais, c’est que vous ne me toucherez jamais… Non ! s’écria-t-elle encore avec emportement, jamais vous ne me toucherez. En me sentant dans vos bras, je songerois que vous n’y tenez qu’une fille publique & j’en mourrois de rage.

Elle s’animoit en parlant. Edouard aperçut dans ses yeux des signes de douleur & de désespoir qui l’attendrirent. Il prit, avec elle des manieres moins méprisantes, un ton plus honnête & plus caressant. Elle se cachoit le visage ; elle évitoit ses regards. Il lui prit la main d’un air affectueux. À peine elle sentit cette main, qu’elle y porta la bouche & la pressa de ses levres en poussant des sanglots & versant des torrens de larmes.

Ce langage, quoique assez clair, n’étoit pas précis. Edouard ne l’amena qu’avec peine à lui parler plus nettement. La pudeur éteinte étoit revenue avec l’amour & Laure n’avoit jamais