Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/531

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


prodigué sa personne avec tant de honte qu’elle en eut d’avouer qu’elle aimoit.

À peine cet amour étoit né, qu’il étoit déjà dans toute sa force. Laure étoit vive & sensible ; assez belle pour faire une passion ; assez tendre pour la partager. Mais vendue par d’indignes parens dès sa premiere jeunesse, ses charmes souillés par la débauche avoient perdu leur empire. Au sein des honteux plaisirs, l’amour fuyoit devant elle ; de malheureux corrupteurs ne pouvoient ni le sentir ni l’inspirer. Les corps combustibles ne brûlent point d’eux-mêmes ; qu’une étincelle approche & tout part. Ainsi prit feu le cœur de Laure aux transports de ceux d’Edouard & de la Marquise. À ce nouveau langage, elle sentit un frémissement délicieux : elle prêtoit une oreille attentive ; ses avides regards ne laissoient rien échapper. La flamme humide qui sortoit des yeux de l’amant, pénétroit par les siens jusqu’au fond de son cœur ; un sang plus brûlant couroit dans ses veines ; la voix d’Edouard avoit un accent qui l’agitoit ; le sentiment lui sembloit peint dans tous ses gestes ; tous ses traits animés par la passion la lui faisoient ressentir. Ainsi la premiere image de l’amour lui fit aimer l’objet qui la lui avoit offerte. S’il n’eût rien senti pour une autre, peut-être n’eût-elle rien senti pour lui.

Toute cette agitation la suivit chez elle. Le trouble de l’amour naissant est toujours doux. Son premier mouvement fut de se livrer à ce nouveau charme ; le second fut d’ouvrir les yeux sur elle. Pour la premiere fois de sa vie elle vit son état ; elle en eut horreur. Tout ce qui nourrit l’espérance