Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/532

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& les désirs des amans, se tournoit en désespoir dans son ame. La possession même de ce qu’elle aimoit n’offroit à ses yeux que l’opprobre d’une abjecte & vile créature, à laquelle on prodigue son mépris avec ses caresses ; dans le prix d’un amour heureux elle ne vit que l’infâme prostitution. Ses tourmens les plus insupportables lui venoient ainsi de ses propres désirs. Plus il lui étoit aisé de les satisfaire, plus son sort lui sembloit affreux ; sans honneur, sans espoir, sans ressources, elle ne connut l’amour que pour en regretter les délices. Ainsi commencerent ses longues peines & finit son bonheur d’un moment.

La passion naissante qui l’humilioit à ses propres yeux, l’élevoit à ceux d’Edouard. La voyant capable d’aimer, il ne la méprise plus. Mais quelles consolations pouvoit-elle attendre de lui ? Quel sentiment pouvoit-il lui marquer, si ce n’est le foible intérêt qu’un cœur honnête, qui n’est pas libre peut prendre à un objet de pitié qui n’a plus d’honneur qu’assez pour sentir sa honte ?

Il la consola comme il put & promit de la venir revoir. Il ne lui dit pas un mot de son état, pas même pour l’exhorter d’en sortir. Que servoit d’augmenter l’effroi qu’elle en avoit, puisque cet effroi même la faisoit désespérer d’elle ? Un seul mot sur un tel sujet tiroit à conséquence & sembloit la rapprocher de lui : c’étoit ce qui ne pouvoit jamais être. Le plus grand malheur des métiers infâmes est qu’on ne gagne rien à les quitter.

Après une seconde visite, Edouard n’oubliant pas la magnificence angloise, lui envoya un cabinet de laque &