Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/540

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cent raisons, rappellé par mille sentimens & chaque jour plus serré dans ses liens par ses vains efforts pour les rompre : cédant tantôt au penchant & tantôt au devoir, allant de Londres à Rome & de Rome à Londres sans pouvoir se fixer nulle part. Toujours ardent, vif, passionné, jamais foible ni coupable & fort de son ame grande & belle quand il pensoit ne l’être que de sa raison. Enfin, tous les jours méditant des folies, & tous les jours revenant à lui, prêt à briser ses indignes fers. C’est dans ses premiers momens de dégoût qu’il faillit s’attacher à Julie, & il paroît sûr qu’il l’eût fait, s’il n’eût pas trouvé la place prise.

Cependant la Marquise perdoit toujours du terrein par ses vices ; Laure en gagnoit par ses vertus. Au surplus, la constance étoit égale des deux côtés ; mais le mérite n’étoit pas le même & la Marquise avilie, dégradée par tant de crimes finit par donner à son amour sans espoir les supplémens que n’avoit pu supporter celui de Laure. À chaque voyage, Bomston trouvoit à celle-ci de nouvelles perfections. Elle avoit appris l’Anglois, elle savoit par cœur tout ce qu’il lui avoit conseillé de lire ; elle s’instruisoit dans toutes les connoissances qu’il paroissoit aimer ; elle cherchoit à mouler son ame sur la sienne & ce qu’il y restoit de son fonds ne la déparoit pas. Elle étoit encore dans l’âge où la beauté croît avec les années. La Marquise étoit dans celui où elle ne fait plus que décliner ; & quoiqu’elle eût ce ton du sentiment qui plaît & qui touche, qu’elle parlât d’humanité, de fidélité, de vertus, avec grace, tout cela devenoit ridicule par sa conduite & sa réputation démentoit tous ces beaux discours.