Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/61

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& si je n’ai pu m’empêcher, en l’écrivant, de songer qu’il le verrait, je me rends le témoignage que cela ne m’y a pas fait changer un mot : mais quand j’ai voulu lui porter ma lettre il s’est moqué de moi & n’a pas eu la complaisance de la lire.

Je t’avoue que j’ai été un peu piquée de ce refus, comme s’il s’étoit défié de ma bonne foi. Ce mouvement ne lui a pas échappé : le plus franc & le plus généreux des hommes m’a bientôt rassurée. Avouez, m’a-t-il dit, que dans cette lettre vous avez moins parlé de moi qu’à l’ordinaire. J’en suis convenue. Etait-il séant d’en beaucoup parler pour lui montrer ce que j’en aurais dit ? Eh bien ! a-t-il repris en souriant, j’aime mieux que vous parliez de moi davantage & ne point savoir ce que vous en direz. Puis il a poursuivi d’un ton plus sérieux : Le mariage est un état trop austere & trop grave pour supporter toutes les petites ouvertures de cœur qu’admet la tendre amitié. Ce dernier lien tempere quelquefois à propos l’extrême sévérité de l’autre & il est bon qu’une femme honnête & sage puisse chercher auprès d’une fidele amie les consolations, les lumieres & les conseils qu’elle n’oseroit demander à son mari sur certaines matieres. Quoique vous ne disiez jamais rien entre vous dont vous n’aimassiez à m’instruire, gardez-vous de vous en faire une loi, de peur que ce devoir ne devienne une gêne & que vos confidences n’en soient moins douces en devenant plus étendues. Croyez-moi, les épanchemens de l’amitié se retiennent devant un témoin, quel qu’il soit.