Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/71

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


je l’ai prié, pressé, conjuré, boudé, baisé, je lui ai pris les deux mains, je me serais mise à genoux s’il m’eût laissée faire : il ne m’a pas même écoutée ; il a poussé l’humeur & l’opiniâtreté jusqu’à jurer qu’il consentiroit plutôt à ne te plus voir qu’à se dessaisir de ton portrait. Enfin, dans un transport d’indignation, me le faisant toucher attaché sur son cœur : Le voilà, m’a-t-il dit d’un ton si ému qu’il en respiroit à peine, le voilà ce portrait, le seul bien qui me reste & qu’on m’envie encore ! Soyez sûre qu’il ne me sera jamais arraché qu’avec la vie. Crois-moi, cousine, soyons sages & laissons-lui le portrait. Que t’importe au fond qu’il lui demeure ? Tant pis pour lui s’il s’obstine à le garder.

Après avoir bien épanché & soulagé son cœur, il m’a paru assez tranquille pour que je pusse lui parler de ses affaires. J’ai trouvé que le tems & la raison ne l’avoient point fait changer de systeme & qu’il bornoit toute son ambition à passer sa vie attaché à Milord Edouard. Je n’ai pu qu’approuver un projet si honnête, si convenable à son caractere & si digne de la reconnaissance qu’il doit à des bienfaits sans exemple. Il m’a dit que tu avais été du même avis, mais que M. de Wolmar avoit gardé le silence. Il me vient dans la tête une idée : à la conduite assez singuliere de ton mari, & à d’autres indices, je soupçonne qu’il a sur notre ami quelque vue secrete qu’il ne dit pas. Laissons-le faire & fions-nous à sa sagesse : la maniere dont il s’y prend prouve assez que, si ma conjecture est juste, il ne médite rien que d’avantageux à celui pour lequel il prend tant de soins.