Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/72

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Tu n’as pas mal décrit sa figure & ses manieres & c’est un signe assez favorable que tu l’aies observé plus exactement que je n’aurais cru ; mais ne trouves-tu pas que ses longues peines & l’habitude de les sentir ont rendu sa physionomie encore plus intéressante qu’elle n’étoit autrefois ? Malgré ce que tu m’en avais écrit, je craignais de lui voir cette politesse maniérée, ces façons singeresses, qu’on ne manque jamais de contacter à Paris & qui, dans la foule des riens dont on y remplit une journée oisive, se piquent d’avoir une forme plutôt qu’une autre. Soit que ce vernis ne prenne pas sur certaines ames, soit que l’air de la mer l’ait entierement effacé, je n’en ai pas apperçu la moindre trace & dans tout l’empressement qu’il m’a témoigné, je n’ai vu que le désir de contenter son cœur. Il m’a parlé de mon pauvre mari ; mais il aimoit mieux le pleurer avec moi que me consoler & ne m’a point débité là-dessus de maximes galantes. Il a caressé ma fille ; mais, au lieu de partager mon admiration pour elle, il m’a reproché comme toi ses défauts & s’est plaint que je la gâtais. Il s’est livré avec zele à mes affaires & n’a presque été de mon avis sur rien. Au surplus, le grand air m’auroit arraché les yeux qu’il ne se seroit pas avisé d’aller fermer un rideau ; je me serais fatiguée à passer d’une chambre à l’autre qu’un pan de son habit galamment étendu sur sa main ne seroit pas venu à mon secours. Mon éventail resta hier une grande seconde à terre sans qu’il s’élançât du bout de la chambre comme pour le retirer du feu. Les matins, avant de me venir voir, il n’a pas envoyé une seule fois