Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/86

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J’ai dans l’instant même un exemple assez frappant de cette attention. Le baron d’Etange, voulant récompenser les longs services de son valet de chambre par une retraite honorable, a eu le crédit d’obtenir pour lui de L. L. E. E. un emploi lucratif & sans peine. Julie vient de recevoir là-dessus de ce vieux domestique une lettre à tirer des larmes, dans laquelle il la supplie de le faire dispenser d’accepter cet emploi. Je suis âgé, lui dit-il, j’ai perdu toute ma famille ; je n’ai plus d’autres parens que mes maîtres ; tout mon espoir est de finir paisiblement mes jours dans la maison où je les ai passés… Madame, en vous tenant dans mes bras à votre naissance, je demandois à Dieu de tenir de même un jour vos enfans : il m’en a fait la grâce, ne me refusez pas celle de les voir croître & prospérer comme vous… Moi qui suis accoutumé à vivre dans une maison de paix, où en retrouverai-je une semblable pour y reposer ma vieillesse ?… Ayez la charité d’écrire en ma faveur à M. le baron. S’il est mécontent de moi, qu’il me chasse & ne me donne point d’emploi ; mais si je l’ai fidelement servi durant quarante ans, qu’il me laisse achever mes jours à son service & au vôtre ; il ne sauroit mieux me récompenser. Il ne faut pas demander si Julie a écrit. Je vois qu’elle seroit aussi fâchée de perdre ce bonhomme qu’il le seroit de la quitter. Ai-je tort, milord, de comparer des maîtres si chéris à des peres & leurs domestiques à leurs enfans ? Vous voyez que c’est ainsi qu’ils se regardent eux-mêmes.

Il n’y a pas d’exemple dans cette maison qu’un domestique