Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/91

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Pour moi, j’avoue que mes proprès observations sont assez favorables à cette maxime. En effet, n’est-ce pas un usage constant de tous les peuples du monde, hors le François & ceux qui l’imitent, que les hommes vivent entre eux, les femmes entre elles ? S’ils se voyent les uns les autres, c’est plutôt par entrevues & presque à la dérobée, comme les époux de Lacédémone, que par un mélange indiscret & perpétuel, capable de confondre & défigurer en eux les plus sages distinctions de la nature. On ne voit point les sauvages mêmes indistinctement mêlés, hommes & femmes. Le soir, la famille se rassemble, chacun passe la nuit auprès de sa femme : la séparation recommence avec le jour & les deux sexes n’ont plus rien de commun que les repas tout au plus. Tel est l’ordre que son universalité montre être le plus naturel ; & dans les pays mêmes où il est perverti, l’on en voit encore des vestiges. En France, où les hommes se sont soumis à vivre à la maniere des femmes & à rester sans cesse enfermés dans la chambre avec elles, l’involontaire agitation qu’ils y conservent montre que ce n’est point à cela qu’ils étoient destinés. Tandis que les femmes restent tranquillement assises ou couchées sur leur chaise longue, vous voyez les hommes se lever, aller, venir, se rasseoir, avec une inquiétude continuelle, un instinct machinal combattant sans cesse la contrainte où ils se mettent & les poussant malgré eux à cette vie active & laborieuse que leur imposa la nature. C’est le seul peuple du monde où les hommes se tiennent debout au spectacle, comme s’ils alloient se délasser au parterre d’avoir resté tout le jour assis au salon. Enfin ils sentent si bien l’ennui