Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/93

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d’échaudés, de merveilles [1], ou d’autres mets du goût des enfans & des femmes. Le vin en est toujours exclus & les hommes qui dans tous les tems entrent peu dans ce petit Gynécée [2] ne sont jamais de cette colation, où Julie manque assez rarement. J’ai été jusqu’ici le seul privilégié. Dimanche dernier j’obtins à force d’importunités de l’y accompagner. Elle eut grand soin de me faire valoir cette faveur. Elle me dit tout haut qu’elle me l’accordoit pour cette seule fois, & qu’elle l’avoit refusée à M. de Wolmar lui-même. Imaginez si la petite vanité féminine étoit flattée & si un laquais eût été bien-venu à vouloir être admis à l’exclusion du maître.

Je fis un goûter délicieux. Est-il quelques mets au monde comparables aux laitages de ce pays ? Pensez ce que doivent être ceux d’une laiterie où Julie préside & mangés à côté d’elle. La Fanchon me servit des grus, de la céracée [3], des gaufres, des écrelets. Tout disparaissoit à l’instant. Julie rioit de mon appétit. Je vois, dit-elle, en me donnant encore une assiette de creme, que votre estomac se fait honneur partout & que vous ne vous tirez pas moins bien de l’écot des femmes que de celui des Valaisans ; pas plus impunément, repris-je, on s’enivre quelquefois à l’un comme à l’autre & la raison peut s’égarer dans un chalet tout aussi bien que dans un cellier. Elle baissa les yeux sans répondre, rougit & se mit à caresser ses enfans. C’en fut assez pour éveiller mes remords. Milord,

  1. Sorte de gâteaux du pays.
  2. Appartement des femmes.
  3. Laitages excellens qui se sont sur la montagne de Saleve. Je doute qu’ils soient connus sous ce nom au Jura ; sur-tout vers l’autre extrêmité du lac.