Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t8.djvu/458

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aux habitans de quels biens ils sont privés & prolonger leur misère, dans ces lieux où la terre ne donne rien qu’à force de travail, & où la source de la vie semble être plus dans les bras que dans le cœur, les hommes, sans cesse occupés à pourvoir à leur subsistance, songeoient à peine à des liens plus doux : tout se bornoit à l’impulsion physique ; l’occasion faisoit le choix, la facilité faisoit la préférence. L’oisiveté qui nourrit les passions fit place au travail qui les réprime : avant de songer à vivre heureux, il falloit songer à vivre. Le besoin mutuel unissant les hommes bien mieux que le sentiment n’auroit fait, la société ne se forma que par l’industrie : le continuel danger de périr ne permettoit pas de se borner à la langue du geste, & le premier mot ne fut pas chez eux, aimez-moi, mais aidez-moi.

Ces deux termes, quoiqu’assez semblables, se prononcent d’un ton bien différent : on n’avoit rien à faire sentir, on avoit tout à faire entendre ; il ne s’agissoit donc pas d’énergie mais de clarté. À l’accent que le cœur ne fournissoit pas on substitua des articulations fortes & sensibles ; & s’il y eut dans la forme du langage quelque impression naturelle, cette impression contribuoit encore à sa dureté.

En effet, les hommes septentrionaux ne sont pas sans passions, mais ils en ont d’une autre espèce. Celles des pays chauds sont des passions voluptueuses, qui tiennent à l’amour & à la mollesse : la nature fait tant pour les habitans, qu’ils n’ont presque rien à faire. Pourvu qu’un Asiatique ait des femmes & du repos, il est content. Mais dans le Nord où les habitant consomment beaucoup sur un sol ingrat, des