Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t8.djvu/470

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avoir autant qu’il y a de tons oratoires ; elle efface & détruit des multitudes de sons ou d’intervalles qui n’entrent pas dans son système ; en un mot, elle sépare tellement le chant de la parole, que ces deux langages se combattent, se contrarient, s’ôtent mutuellement tout caractère de vérité, & ne se peuvent réunir sans absurdité dans un sujet pathétique. De là vient que le peuple trouve toujours ridicule qu’on exprime en chant les passions fortes & sérieuses ; car il soit que dans nos langues ces passions n’ont pont d’inflexions musicales, & que les hommes du nord, non plus que les cygnes, ne meurent pas en chantant.

La seule harmonie est même insuffisante pour les expressions qui semblent dépendre uniquement d’elle. Le tonnerre, le murmure des eaux, les vents, les orages sont mal rendus par de simples accords. Quoi qu’on fasse, le seul bruit ne dit rien à l’esprit ; il faut que les objets parlent pour se faire entendre ; il faut toujours, dans toute imitation, qu’une espèce de discours supplée à la voix de la nature. Le musicien qui veut rendre du bruit par du bruit se trompe ; il ne connoît ni le faible ni le fort de son art ; il en juge sans goût, sans lumieres. Apprenez-lui qu’il doit rendre du bruit par du chant ; que, s’il faisoit croasser des grenouilles, il faudroit qu’il les fît chanter : car il ne suffit pas qu’il imite, il faut qu’il touche & qu’il plaise ; sans quoi sa maussade imitation n’est rien ; & ne donnant d’intérêt à personne, elle ne fait nulle impression.