Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t9.djvu/103

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pas choquées à l’Opéra de Paris du bruit désagréable & continuel que fait, avec son bâton, celui qui bat la Mesure, & que le petit Prophete compare plaisamment à un Bucheron qui coupe du bois ! Mais c’est un mal inévitable ; sans ce bruit on ne pourroit sentir la Mesure ; la Musique par elle-même ne la marque pas : aussi les Etrangers n’apperçoivent-ils point le Mouvement de nos Airs. Si l’on y fait attention, l’on trouvera que c’est ici l’une des différences spécifiques de la Musique Françoise à l’Italienne. En Italie la Mesure est l’ame de la Musique ; c’est la Mesure bien sentie qui lui donne cet accent qui la rend si charmante ; c’est la Mesure aussi qui gouverne le Musicien dans l’exécution. En France, au contraire, c’est le Musicien qui gouverne la Mesure ; il l’énerve & la défigure sans scrupule. Que dis-je ? Le bon goût même consiste à ne la pas laisser sentir ; précaution dont, au reste, elle n’a pas grand besoin. L’Opéra de Paris est le seul Théâtre de l’Europe où l’on batte la Mesure sans la suivre ; par-tout ailleurs on la suit sans la battre.

Il regne là-dessus une erreur populaire qu’un peu de réflexion détruit aisément. On s’imagine qu’un Auditeur ne bat par instinct la Mesure d’un Air qu’il entend, que parce qu’il la sent vivement ; & c’est, au contraire, parce qu’elle n’est pas assez sensible ou qu’il ne la sent pas assez, qu’il tâche, à forcé de mouvemens des mains & des pieds, de suppléer ce qui manque en ce point à son oreille. Pour peu qu’une Musique donne prise à la cadence, on voit la plupart des François qui l’écoutent faire mille contorsions & un bruit terrible