Page:Rozier - Cours d’agriculture, 1781, tome 1.djvu/273

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port des denrées : la liberté attira la concurrence, & la concurrence assura la consommation d’un peuple prodigieux rassemblé dans la métropole.

Les romains surent profiter de l’opinion publique, toujours plus forte que les loix, pour encourager l’agriculture. Les tribus de la campagne étoient estimées ; celles de la ville, composées de gens oisifs, étoient méprisées, & le déshoneur accompagnoit l’habitant des champs, transféré dans ces dernières. Le laboureur tenoit le premier rang après la noblesse. Pour être soldat, & être compté au nombre des défenseurs de la patrie, il falloit être propriétaire de terres, & l’affranchi n’étoit admis à cet honneur, que lorsque sa possession valoit trente mille sesterces.

Ce fut dans ces beaux jours, dans ces jours heureux de la république, que l’Italie vivoit au sein de l’abondance ; ce fut alors que Manius-Marcius fit donner au peuple le boisseau de bled à raison d’un as (ou un sol) ; que Spurius-Murius l’imita pendant trois marchés consécutifs, & le bled fut au même prix lorsque Lucius-Metellus revint triomphant à Rome.

Pline, frappé du contraste de Rome de son tems & de Rome ancienne, se demande à lui-même, qu’elle étoit donc la cause d’une si grande abondance ? Et il répond : C’est que les généraux d’armée cultivoient leurs champs de leurs propres mains, & que la terre se plaisoit à se voir sillonnée par des hommes couronnés de laurier, & décorés par l’honneur du triomphe. En effet, Serranus étoit occupé à semer son champ, lorsqu’il reçut la nouvelle de sa nomination au consulat. Quintus-Cincinnatus labouroit les quatre journaux qu’il possédoit sur le mont Vatican : il avoit la tête nue & le visage couvert de poussière, lorsque l’huissier du sénat vint lui annoncer qu’il étoit dictateur : il fut obligé de se vêtir pour recevoir les ordres du sénat & du peuple romain. Les idées d’agriculture étoient si fortement empreintes dans les esprits, que pour récompenser un général d’armée, un vaillant citoyen, la république lui donnoit autant de terre qu’un homme en peut labourer dans un jour ; & lorsque le peuple accordoit une petite mesure de grain, c’étoit une distinction des plus honorables. Les premières familles furent désignées par des noms tirés de l’agriculture. En un mot, Caton ne croyoit pas pouvoir mieux louer quelqu’un, qu’en le nommant un bon laboureur.

Cette simplicité de mœurs, cet attachement pour l’agriculture & la frugalité, furent bientôt oubliés après l’an 620 de Rome. Les richesses prodigieuses introduites dans la capitale du monde, à la suite de ses conquêtes, le goût du luxe, de la parure, la soif des honneurs, corrompirent le cœur des romains, & l’agriculture se ressentit de la contagion. Les terres labourables furent converties en parcs, les prairies en jardins ; on cultiva & naturalisa les objets de luxe, de pur agrément, & la bonne culture fut abandonnée. Il fallut alors, comme dit Columelle, recourir aux nations étrangères pour se procurer du pain, parce que l’utile avoit été