Page:Ruskin - Les Matins à Florence.djvu/20

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armes. Voici le Ponte Vecchio couvert de maisons aussi vieilles que lui, couvertes elles aussi d’une galerie qui joint mystérieusement les Uffizi au palais Pitti situé de l’autre côté de l’Arno. Voici Santa Croce avec ses pierres sépulcrales où sont figurés en relief les morts fameux qui dorment au-dessous. Des mendiants marchent sur ces seigneurs, et le pied des générations use ces nez et ces joues de marbre dont quelques-unes furent des chefs-d’œuvre. Voici la statue moderne du Dante entourée de bersaglieri aux plumaches verts qui fument et devisent éternellement comme s’ils avaient quelque rôle décoratif à remplir, et, stationnaires, à l’angle des palais, des portes, des ponts, pliés dans de grands manteaux qui ne les quittent jamais, les descendants de ces Florentins de cape et d’épée qui envoyaient se battre contre l’ennemi des mercenaires et des condottières, mais qui s’assassinaient eux-mêmes de leurs propres mains. Et sur ces vieilles pierres, froides ou chaudes au gré des heures, toujours immobiles, toujours insensibles, mais éternelles, passent de souples vols de colombes, c’est-à-dire l’image de la Vie dans ce qu’elle a de plus rapide, de plus insouciant, de plus insaississable et de plus éphémère, et pourtant aussi éternelle en son renouvellement, car nul œil ne distinguerait ces colombes de celles qui regardaient du haut de ces corniches l’entrée de Charles VIII à Florence ou de celles que l’Angelico a posées sur un petit myrte dans son Mariage de la Vierge, aux Uffizi. Voici enfin, au-dessus des toits, au bout des rues, au bout du fleuve, sur le coteau ou la montagne, comme au fond des panneaux de Baldovinetti ou des faïences des della Robbia, le jet sombre et grave du cyprès, tantôt isolé comme un mât funèbre, tantôt groupé comme un faisceau de lances pointues qu’émousse parfois un peu le vent du Nord.