Page:Sévigné - Lettres, éd. Monmerqué, 1862, tome 4.djvu/85

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matin mes deux verres de séné bien sagement ; je ne me suis point coiffée en toupet[1] ; je suis demeurée jusqu’à midi spensierata[2] de crainte de troubler mes opérations. Comme je les finissois, voilà un carrosse à six chevaux. J’avois un pigeon pour mon dîner. C’est M. et Mme de Villars, Mme de Saint-Géran et la petite ambassadrice, qui se sont fait un grand plaisir de me surprendre toute seule par le plus beau temps du monde, et montrer ces jardins que vous connoissez à M. de Villars. Vous entendez tout ce qui se dit. Conclusion : mon cuisinier se met à fricasser des poulets, des pigeons, et nous avons très-bien dîné. Nous nous sommes promenés jusqu’à six heures, et puis l’abbé est venu, qui a mis dans sa calèche M. de Coulanges et Mlle Martel[3] ils ont apporté des perdreaux. Et voilà ma pauvre solitude où je me trouvois parfaitement bien.

Le pauvre M. de Sanzei est toujours perdu ; on ne le trouve ni dans les morts, ni dans les blessés, ni dans les prisonniers. Guilleragues[4] a demandé au Roi s’il ne savoit point de ses nouvelles ; il a répondu très-bonnement qu’il en étoit en peine, et qu’il ne comprenoit point du tout où il pouvoit être. Jugez de l’état de cette pauvre femme. Je laisse à M. d’Hacqueville à vous mander les nouvelles ; je ne sais que le siège de Trèves ; je crains un détachement pour mon fils ; envoyez-moi de votre courage pour l’aimer mieux en Allemagne[5] qu’à

  1. C’est le texte de la Haye. Dans le manuscrit, il y a stoupet, pour toupet.
  2. Nonchalante, sans vouloir ni rien faire, ni songer à rien.
  3. Le manuscrit donne ici et au commencement de la lettre suivante : « Mademoiselle Martel ; » l’édition de la Haye, aux deux endroits : « Madame Martel. »
  4. Ce qui suit, jusqu’à : « Vous me demandez si M. de la Rochefoucauld… » manque dans notre manuscrit, et ne se trouve que dans les éditions de 1726 ; celle de la Haye a seule le paragraphe suivant.
  5. Sévigné était en Flandre, dans l’armée que, depuis le départ de Condé pour l’Alsace, commandait le nouveau maréchal de Luxembourg (voyez la lettre du 26 août suivant, note 2) et il n’y courait pas de bien grands dangers. Cette armée « qui, après les différents détachements qu’on avait successivement envoyés en Bretagne, sur la Moselle, en Alsace et en Lorraine, s’élevait encore à quarante mille hommes, passa tout le mois d’août renfermée dans le camp de Brugelette, entre Mons et Ath. Le prince d’Orange, de son côté, n’osait pas l’attaquer ; mais il faisait de grandes démonstrations et de grands préparatifs, comme s’il voulait assiéger quelque place d’importance…. Après la prise de Trèves, les troupes de Lunebourg d’un côté, le prince d’Orange de l’autre, ayant paru vouloir comme de concert se rapprocher de la Meuse, le maréchal de Luxembourg marcha du même côté, et vint s’établir sur la Mehaigne, à proximité du maréchal d’Estrades, qui avait conservé le commandement de Maestricht, de Limbourg et des autres places françaises du pays de Liège. Ce seul mouvement suffit pour rompre les desseins de l’ennemi pendant tout le reste de la campagne. » (M. Rousset, Histoire de Louvois, tome II, p. 190, 191.)