Page:Sade - La nouvelle Justine, ou les malheurs de la vertu, suivie de L'histoire de Juliette, sa soeur, tome 5, 1797.djvu/95

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quilise, à des conjectures improbables qui désespèrent.

Mais que deviendrai-je, dis-je encore à madame Delbène, cette obscurité m’effraye, cet éternel anéantissement m’effarouche ? Et qu’étais-tu, je te prie, avant que de naître, me répondit cette femme pleine de génie ; quelques portions pleines de matière non organisée, n’ayant encore reçu aucune forme, ou en ayant reçu dont tu ne peux te souvenir ; eh bien ! tu redeviendras les mêmes portions de matière prêtes à organiser de nouveaux êtres, dès que les loix de la nature le trouveront convenables. Jouissais-tu ? — Non. Souffrais-tu ? — Non. Est-ce donc là un état si pénible, et quel est l’être qui ne consentirait pas à sacrifier toutes ses jouissances à la certitude de n’avoir jamais de peines ; que serait-il alors, s’il pouvait conclure ce marché ? Un être inerte, sans mouvement ; que sera-t-il après la mort ? Positivement la même chose. À quoi sert-il donc de s’affliger, puisque la loi de la nature vous condamne positivement à l’état que vous accepteriez de bon cœur, si vous en étiez le maître ? Eh ! Juliette, la certitude de n’être pas toujours, est-elle plus désespérante que