Page:Saint-Just - Œuvres complètes, éd. Vellay, I, 1908.djvu/369

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semble être le feu du ciel, dont le sang coule avec joie dans les combats, et qui se dévouent de sang-froid aux périls et à la mort.

L’honneur, politique de la monarchie et l’honneur violent de l’État despotique ressemblent quelquefois à la vertu, mais ne vous y trompez pas, l’esclave cherche la fortune ou la mort ; l’histoire ottomane est pleine de faits inouïs qui surpassent la vigueur romaine et la témérité grecque, mais ce n’est point pour sa chère patrie, c’est pour lui-même que meurt le musulman.

Le droit des gens français, en perdant l’esprit de conquête, a beaucoup épuré l’amour de la patrie. Un peuple qui aime les conquêtes n’aime que sa gloire et finit par mépriser ses lois. Il est beau de ne prendre les armes que pour défendre sa liberté ; celui qui attaque celle de ses voisins fait peu de cas de la sienne. Ce ne sera plus la terre étrangère qui boira le sang des Français ; l’Allemagne, l’Italie, la cruelle Sicile, l’Espagne, l’Europe enfin, jusqu’à l’Orient, sont jonchés des os de nos pères, et la patrie est le cercueil des moines et des tyrans.

Pour qu’un peuple aime longtemps sa patrie, il faut qu’il ne soit point ambitieux ; pour qu’il conserve sa liberté, il est nécessaire que le droit des gens ne soit pas à la disposition du prince. Dans la tyrannie, un seul homme est la liberté, un seul homme est la patrie, c’est le monarque.

Combien était aveugle la liberté de Rome ! Aussi devait-elle finir par être la fortune d’un seul. Un mot de Sénèque me fait plaindre Caton quand je songe à lui ; à peine fut-il prêteur et il ne devint jamais consul avec tant de vertus. Il n’y avait plus à Rome de patrie, tout était César. Quand je pense où devaient aboutir la discipline et la frugalité de tant de héros, quand je pense que ce fut le sort des plus rebelles constitutions, et que la liberté perdit toujours ses principes pour conquérir, que Rome mourût après Caton, que l’excès de sa puissance produisit des monstres plus détestables et plus superbes que les Tarquins, la douleur déchire mon cœur et arrête ma plume.