Page:Saint-Simon - Mémoires, Chéruel, Hachette, 1856, octavo, tome 6.djvu/125

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


commencement jusqu’à la fin. Il étoit bienfoit, galant, avoit mille grâces dans l’esprit, d’une compagnie charmante. Il étoit savant, gai, amusant jusque dans sa pénitence. Il acheta une charge d’aumônier du roi pour se fourrer à la cour, et se frayer un chemin à l’épiscopat. Ses débauches et ses impiétés éclatèrent. Il se crut perdu et s’enfuit dans une retraite profonde, où il se mit à vivre dans toutes les austérités de la plus dure pénitence. Sa famille avoit des amis et des protecteurs. Cette pénitence fut vantée ; elle avoit duré des années, elle duroit encore, elle fut couronnée de l’évêché de Grenoble. Il s’en crut indigne et eut grand’peine à l’accepter. Il s’y confina et s’y donna tout entier au gouvernement de son diocèse, sans quitter ce qu’il put retenir de sa pénitence. Il s’étoit condamné aux légumes pour le reste de sa vie. Il les continua et mangeoit chez lui en réfectoire avec tous ses domestiques, sa livrée même, et la lecture s’y faisoit pendant tout le repas.

Innocent XI, qui aimoit la vertu, fut touché de la sienne, et le fit de son propre mouvement cardinal dans la promotion de septembre 1686, de vingt-sept cardinaux, qui fut sa dernière, et qui fut aussi pour les couronnes et les nonces. Le courrier qui apporta la nouvelle et les calottes au célèbre évêque de Strasbourg Fürstemberg, nommé par le roi, et à Ranuzzi, nonce en France, passa par Grenoble pour Le Camus. Sa joie fut telle qu’il en oublia son devoir. Il se mit la calotte rouge sur la tête, que le courrier lui présenta, puis écrivit au roi une lettre fort respectueuse, au lieu d’envoyer sa calotte au roi par ce même courrier, de lui mander qu’étant son sujet il ne vouloit rien tenir que de sa main, et qu’il attendoit ses ordres sur la conduite qu’il lui plairoit de lui prescrire. S’il en eût usé ainsi, il n’est pas douteux que le roi lui auroit mandé de la venir recevoir de sa main, ou la lui auroit renvoyée avec la permission de la porter et d’accepter ; mais, piqué de ce qu’il l’avoit prise de lui-même, et d’un pape avec qui il étoit brouillé, il fut sur