Page:Saint-Simon - Mémoires, Chéruel, Hachette, 1856, octavo, tome 6.djvu/92

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son portefeuille, tandis que M. de Fréjus attendoit dans le cabinet du roi. Lassé d’y avoir croqué le marmot une heure, il envoya voir chez la reine ce qui y pouvoit retenir le roi si longtemps. Il apprit qu’il y travailloit seul avec elle dans son cabinet, et M. le Duc, où elle n’avoit pourtant été qu’un peu en tiers. M. de Fréjus, qui connoissoit ce qu’il pouvoit sur le roi, s’en alla chez lui, et dès le soir même s’en alla à Issy, d’où il envoya une lettre au roi qui eut l’effet et fit le bruit que chacun a su. Robert Walpole gouvernoit alors l’Angleterre comme il la gouverne encore ; et Horace, son frère, étoit ambassadeur ici, qui l’a été si longtemps. Dès le lendemain matin il alla voir M. de Fréjus à Issy, dans le temps qu’on ignoroit encore s’il étoit perdu sans retour et chassé, ou si le roi, malgré M. le Duc, le rappelleroit et se serviroit de lui à l’ordinaire. M. de Fréjus fut si touché de la démarche de ce rusé Anglois dans cette crise, qu’il le crut son ami intime. L’ambassadeur n’y risquoit rien et n’avoit point à compter avec M. le Duc si M. de Fréjus demeuroit exclu ; que, s’il revenoit en place, c’étoit un trait à lui faire valoir et à en tirer parti. Aussi fit-il, et plusieurs années.

Devenu premier ministre, après avoir renversé M. le Duc et Mme de Prie, auxquels il ne pardonna jamais, non plus qu’à la reine, la peur qu’ils lui avoient faite, il s’abandonna entièrement aux Anglois, avec une duperie qui sautoit aux yeux de tout le monde. Je résolus enfin de lui en parler, et on verra en son temps combien j’en étois à portée, et pourquoi j’en suis demeuré là. Je lui dis donc un jour ce que je pensois là-dessus, les inconvénients solides dans lesquels il se laissoit entraîner, et beaucoup de choses sur les affaires qui seroient ici déplacées. Sur les affaires il entra en matière ; mais sur sa confiance en Walpole, en son frère et aux Anglois dominants, il se mit à sourire. « Vous ne savez pas tout, me répondit-il ; savez-vous bien ce qu’Horace a fait pour moi ? » et me fit valoir cette visite comme un trait