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PORT-ROYAL.

traversent toute la région.[1] Les mots sales de Montaigne, toutes les fois qu’il touche de près et au fond à l’homme, ce certain rire avilissant, avec lequel il lui tire et lui achève de déchirer sa guenille, voilà, sous tout l’enjouement et la fleur du propos, sous cette fausse gentillesse, ce par quoi il s’échappe bien assez.. Car ces mots humiliants à dessein (écoutez-les), il ne les articule jamais comme Pascal avec douleur, mais avec un malin plaisir et presque en se frottant les deux mains de contentement. Ces seuls accents le jugeraient. On a fait un livre intitulé le Christianisme de Montaigne, comme on en a fait un sur le Christianisme de Bacon. M. De Maistre a fort éventé celui-ci ; quant à Montaigne, le simple coup d’œil eût dû avertir, et je ne vois pas ce qu’on gagnerait) à toute force, à faire conclure qu’il peut bien avoir paru très-bon catholique, sauf à n’avoir guère été chrétien.[2]

Il existe, dans chaque auteur qui pense, un ensemble, un esprit, et comme une atmosphère morale au sein de laquelle certaines croyances, même non produites, sont devinées ; on sent du moins qu’elles y pourraient vivre. Ou bien, au contraire, on comprend qu’elles y jureraient aussitôt, et qu’elles seraient là comme des monuments

  1. Ainsi ce mot de Molière en parlant du pauvre : «Où la vertu va-t-elle se nicher ! »
  2. Comme jeu de rhéteur, et en se faisant avocat, on trouverait surtout dans le Journal de Voyage de Montaigne en Italie, et dans les dévotions qu’il y raconte, de quoi étayer cette thèse où se sont aventurés Dom Devienne et M. La Bouderie. Mais ce qui me frappe le plus dans ces humbles notes de voyage, et ce que j’aimerais à y remarquer, c’est le positif et le minutieux matériel du détail, c’est à quel point Montaigne voyageant ne faisait point selon la mode de nos jours, où l’on jette tout d’abord ses phrases et où l’on plaque, en quelque sorte, ses impressions au-devant des faits. Lui, il prenait patience, voyait et recueillait tout peu à peu, et se laissait faire : la réflexion viendra en son lieu. — (J’ai traité depuis ce sujet, Montaigne en voyage, au tome II des Nouveaux Lundis.)