Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, 1853.djvu/218

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
21
JACQUES.

mon innocence. Cette preuve, je suis presque sûre qu’un mot de vous peut la fournir ; en vain vous me l’avez refusé, j’ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes l’un à l’autre. Tracez-la donc, cette parole, afin qu’elle mette entre nous une ligne sacrée que le soupçon n’ose pas franchir, afin qu’elle m’autorise à dormir tranquille sous le toit d’une maison qui vous appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d’un de vos amis ; avouez que vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de mort de celui qui m’a donné le jour ; vous devez le rompre, il y va de tout le repos de ma vie. Qu’importe que je sache le nom de mon père ? je ne l’ai pas connu, je ne peux pas l’aimer ; mais je lui pardonne de m’avoir abandonnée. Quel qu’il soit, je ne le maudirai jamais ; je le bénirai peut-être, s’il est ton père.

XVIII.

DE JACQUES À SYLVIA.

J’ai beaucoup réfléchi à ta demande. Lorsque j’ai fait un serment au lit de mort de ton père, je me suis réservé le droit de le rompre un jour, si certaines circonstances le rendaient nécessaire à ton repos et à ton honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu ; mais vraiment ce que j’ai à te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais peut-être mieux de me taire et de rester ton frère adoptif. Pourtant, si tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierté, et te dire que tu ne dois pas mon dévouement à la compassion, mais à un sentiment de devoir, à un lien du sang que mon cœur a accepté et légitimé du jour où il t’a connue. J’ai la conviction intime que tu es ma sœur : je n’en ai pas la certitude, je n’en pourrai jamais fournir la preuve ; mais tu peux dire à l’univers entier que je n’ai jamais eu pour toi que les sentiments d’un frère.

Cette petite image de saint Jean Népomucène, dont tu as une moitié et moi l’autre, c’est là toute la preuve sociale de notre fraternité. Mais elle est auguste et sainte à mes yeux, et mon âme s’y rattache avec transport. Quand mon père mourut, j’avais vingt ans ; j’étais son ami plutôt que son fils. C’était un homme bon et faible ; j’avais un autre caractère. Il craignait mon jugement ; mais il avait confiance dans ma tendresse. Depuis plusieurs heures il était en proie aux lentes convulsions de l’agonie ; de temps en temps il se ranimait, faisait un effort pour parler, regardait avec inquiétude autour de lui, m’adressait un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier moment, il réussit à prendre un papier sous son chevet et à me le mettre dans la main, en disant : « Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras devoir faire ; je m’en rapporte à toi. Jure-moi le secret. — Je vous le jure, répondis-je après avoir jeté les yeux sur le papier, jusqu’au jour où mon silence compromettrait la destinée de l’être que ce secret concerne. Croyez que j’aurai soin de l’honneur de mon père. » Il fit un signe affirmatif et répéta : « Je m’en rapporte à toi. » Ce furent ses dernières paroles.

Voici ce que contenait le papier : trois parcelles détachées ; sur l’une était écrit : Le 15 mai 17.. fut déposé à l’hospice des Orphelins, à Gênes, un enfant du sexe féminin, avec le signe de saint Jean Népomucène. Sur la seconde : « J’ai commis ce crime, et voici mon excuse. Madame de *** avait un autre amant en même temps que moi. L’incertitude, la compassion, me décidèrent à l’assister dans ses souffrances. Elle était seule. L’autre l’avait abandonnée ; mais je ne pus pas me résoudre à emporter son enfant. D’un commun accord, nous l’avons mis à l’hospice. Cela acheva de me faire haïr et mépriser cette femme. J’ai gardé le signe, afin que si, quelque jour, il m’était prouvé que l’enfant m’appartint… Mais c’est impossible ; je ne le saurai jamais. » Le nom de cette femme est écrit en toutes lettres de la main de mon père, et je la connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse ; elle en a la prétention du moins ! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait à rien, et l’honneur me le défend. Le troisième papier était le coupon de l’image du saint, dont l’autre moitié avait été attachée à ton cou.

J’étais presque aussi incertain que mon père avait pu l’être. Il m’avait souvent parlé de cette madame de ***. Elle avait désolé sa vie ; je l’avais vue dans mon enfance ; je la détestais. Aller au secours de sa fille, du fruit d’un double amour, infâme et menteur, c’était une audace de générosité pour laquelle je me sentis d’abord une invincible répugnance. Mon père m’avait dit de faire ce que je jugerais convenable. J’essayai d’ensevelir ce secret dans l’oubli et de t’abandonner au destin, pauvre infortunée ! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur la terre aux hommes de bonne volonté, comme dit naïvement le saint cantique. Du moment où j’eus résolu de te délaisser, il me sembla que Dieu me criait à toute heure d’aller à ton secours. Je fis plusieurs songes où j’entendais distinctement la voix de mon père mourant qui me disait : « C’est ta sœur ! c’est ta sœur ! » Une fois, je me souviens que je vis passer un groupe d’anges dans mon sommeil. Au milieu d’eux, il y avait un bel enfant sans ailes, qui était pâle et qui pleurait. Sa beauté, sa douleur, me firent une impression si vive que je m’éveillai au moment où je m’élançais pour l’embrasser. Je me persuadai que ton âme m’était apparue en s’envolant vers les cieux. « Elle est morte, me disais-je : mais avant de retourner à Dieu, elle a voulu venir me dire : J’étais ta sœur, et je pleure, parce que tu m’as abandonnée. » Je pris un jour l’image du saint ; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard et à la hâte sans doute dans quelque livre de prières, au moment où l’on t’abandonna, me fit une impression étrange. C’était là tout ton héritage, tous les titres que tu possédais à la tendresse et aux soins d’une famille ; toute une destinée humaine, tout l’avenir d’un pauvre enfant était là ! Voilà le don que tes parents t’avaient fait en te mettant au monde ; voilà à quoi s’étaient bornées la protection et la générosité d’une mère ! Elle t’avait mis sur la poitrine ce présent magnifique, et elle t’avait dit : « Vis et prospère. »

Je me sentis pénétré d’une compassion si vive, que les larmes me vinrent aux yeux et que je me mis à sangloter, comme si tu avais été mon enfant, et qu’on t’eût enlevée à moi pour te jeter parmi les orphelins. L’émotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir encore sans être prêt à pleurer. Nous l’avons souvent regardée ensemble, et quand tu étais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois que je te la confiais pour la rapprocher de la moitié suspendue à ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un éloquent et angélique reproche à ton odieuse mère ! On t’avait dit dans tes premières années que ce saint était ton protecteur, ton meilleur ami ; qu’il t’aiderait à retrouver tes parents, et quand je suis venu à toi, tu l’as remercié, tu as redoublé de confiance et d’amour pour lui ; et je me suis mis à l’aimer moi-même. Si ce n’est le saint, c’est au moins l’image qui m’est chère. À force de la regarder avec les yeux du cœur, j’ai découvert sur cette figure une expression qu’elle n’a peut-être pas. J’en ai les trois quarts sur mon coupon ; c’est une tête de jeune homme avec des cheveux courts et des traits communs ; mais elle est penchée dans une attitude douce et mélancolique sur une Bible que la main soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t’avoir vue, et lorsque je m’imaginais que tu étais morte, le triste patron semble lire la courte et misérable destinée de l’enfant confiée à sa protection. Il la contemple avec tendresse et compassion ; car nul autre que lui n’a eu pitié de l’orphelin sur la terre. »

Entraîné vers toi par un sentiment indéfinissable, je dirais presque par une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois après la mort de mon père et je me rendis à Gènes. Je pris des informations à l’hospice. Cette recherche était loin d’être certaine, j’avais la date du jour où l’on t’avait déposée, mais non pas l’heure. Plusieurs enfants avaient été déposés le même jour. D’après le témoignage des registres, on me donna trois indications différentes. Le signe de saint Jean Népomucène était le seul renseignement que je pusse donner, et tu