Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/184

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VALENTINE.

ce qui me révolte contre sa folie : c’est de le voir se rendre malheureux à plaisir. Qu’espère-t-il donc ? quel égarement d’esprit le pousse à sa perte ? Pourquoi faut-il qu’il s’éprenne de la femme qui ne pourra jamais être rien pour lui, tandis que sous sa main il y en a une qui lui apporterait jeunesse, amour, fortune ? Ô Bénédict ! Bénédict ! quel homme êtes-vous donc ? Et moi, quelle femme suis-je aussi, puisque je ne peux pas me faire aimer ! Vous m’avez toutes trompée ; vous m’avez dit que j’étais jolie, que j’avais des talents, que j’étais aimable et faite pour plaire. Vous m’avez trompée ; vous voyez bien que je ne plais pas !

Athénaïs passa ses mains dans ses cheveux noirs comme si elle eût voulu les arracher ; mais son regard tomba sur la toilette de citronnier ouverte à côté de son lit, et le miroir lui donna un si formel démenti qu’elle se réconcilia un peu avec elle-même.

— Vous êtes bien enfant ! lui dit Louise. Comment pouvez-vous croire que Bénédict soit déjà épris de ma sœur, qu’il a vue trois fois ?

— Que trois fois ! Oh ! que trois fois !

— Mettons-en quatre ou cinq, qu’importe ! Certes, s’il l’aimait ce serait depuis peu ; car, hier encore, il me disait que Valentine était la plus belle, la plus estimable des femmes…

— Voyez-vous, la plus belle, la plus estimable…

— Attendez donc. Il disait qu’elle était digne des hommages de toute la terre, et que son mari serait le plus heureux des hommes ; et cependant, ajoutait-il, je crois que je pourrais vivre dix ans auprès d’elle sans en devenir amoureux, tant sa confiante franchise m’inspire de respect, tant son front pur et serein répand de calme autour d’elle !

— Il disait cela hier ?

— Je vous le jure par l’amitié que j’ai pour vous.

— Eh bien ! oui ; mais c’était hier ! aujourd’hui tout cela est bien changé !

— Croyez-vous donc que Valentine ait perdu le charme qui la rendait si imposante ?

— Peut-être en a-t-elle acquis d’autres ; qui sait ? l’amour vient si vite ! Moi, il n’y a guère qu’un mois que j’aime mon cousin. Avant je ne l’aimais pas ; je ne l’avais pas vu depuis qu’il était sorti du collège, et dans ce temps-là j’étais si jeune ! Et puis je me souvenais de l’avoir vu si grand, si gauche, si embarrassé de ses bras trop longs de moitié pour ses manches ! Mais quand je l’ai retrouvé si élégant, si aimable, ayant si bonne tournure, sachant tant de choses, et puis ayant ce regard un peu sévère qui lui sied si bien et qui fait que j’ai toujours peur de lui… oh ! de ce moment-là je l’ai aimé, et je l’ai aimé tout d’un coup ; du soir au matin mon cœur a été surpris. Qui empêche que Valentine n’ait pris le sien de même aujourd’hui ? Elle est bien belle Valentine ; elle a toujours l’esprit de dire ce qui est dans les idées de Bénédict. Il semble qu’elle devine ce qu’il a envie de lui entendre dire, et moi je fais tout le contraire. Où prend-elle cet esprit-là ? Ah ! c’est plutôt parce qu’il est disposé à admirer ce qu’elle dit. Et puis, quand ce ne serait qu’une fantaisie commencée ce matin, finie ce soir ; quand demain il viendrait encore me tendre la main et me dire : « Faisons la paix ; » je vois bien que je ne l’ai pas fixé, que je ne le fixerai pas. Voyez quelle belle vie j’aurais, étant sa femme, s’il me fallait toujours pleurer de rage, toujours sécher de jalousie ! Non, non, il vaut mieux se faire une raison et y renoncer.

— Eh bien ! ma chère belle, dit Louise, puisque vous ne pouvez éloigner ce soupçon de votre esprit, il faut en avoir le cœur net. Demain je parlerai à Bénédict, je l’interrogerai franchement sur ses intentions, et, quelle que soit la vérité, vous en serez instruite. Vous sentez-vous ce courage ?

— Oui, répondit Athénaïs en l’embrassant ; j’aime mieux savoir mon sort que de vivre dans de pareils tourments.

— Prenez donc sur vous-même, lui dit Louise, d’essayer de vous reposer, et ne faites rien paraître demain de votre émotion. Puisque vous ne croyez pas devoir compter sur l’attachement de votre cousin, votre dignité de femme exige que vous fassiez bonne contenance.

— Oh ! vous avez raison, dit la jeune fille en se renfonçant dans son lit. Je veux agir selon vos conseils. Je me sens déjà plus forte puisque vous prenez mes intérêts.

En effet, cette résolution ayant ramené un peu de calme dans ses idées, elle s’endormit bientôt, et Louise, dont le cœur était bien plus profondément ébranlé, attendit, les yeux ouverts, que les premières lueurs du matin eussent blanchi l’horizon. Alors elle entendit Bénédict, qui ne dormait pas non plus, entr’ouvrir doucement la porte de sa chambre et descendre l’escalier. Elle le suivit sans éveiller personne, et tous deux, s’élant abordés d’un air plus grave que de coutume, s’enfoncèrent dans une allée du jardin qui commençait à se remplir de rosée.

XVI.

Louise était assez embarrassée pour aborder une question si délicate, lorsque Bénédict, prenant le premier la parole, lui dit d’un ton ferme :

— Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de chêne ne sont pas tellement épaisses, la nuit n’est pas tellement bruyante autour de cette demeure, et mon sommeil n’était pas tellement profond, que j’aie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile à présent, puisque vous êtes aussi bien informée que moi-même de l’état de mon cœur.

Louise s’arrêta et le regarda en face pour savoir s’il ne raillait point : mais l’expression de son visage était si parfaitement calme qu’elle resta stupéfaite.

— Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid, lui répondit-elle ; mais je vous supplie de me parler sérieusement. Il ne s’agit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un jeu.

— À Dieu ne plaise ! dit Bénédict avec force ; il s’agit de l’affection la plus importante et la plus sacrée de ma vie. Athénaïs vous l’a dit, et j’en jure sur mon honneur, j’aime Valentine de toutes les puissances de mon âme.

Louise joignit les mains d’un air atterré, et s’écria en levant les yeux au ciel :

— Quelle insigne folie !

— Pourquoi ? reprit Bénédict en attachant sur elle ce regard fixe qui renfermait tant d’autorité.

— Pourquoi ? répéta Louise ; vous me le demandez ! Mais, Bénédict, êtes-vous sous la puissance d’un rêve, ou moi-même ne suis-je pas bien éveillée ? Vous aimez ma sœur, vous me le dites ; et qu’espérez-vous donc d’elle, grand Dieu ?

— Ce que j’espère ?… le voici, répondit-il : j’espère l’aimer toute ma vie.

— Et vous pensez peut-être qu’elle vous le permettra ?

— Qui sait ?… peut-être.

— Mais vous n’ignorez pas qu’elle est riche, qu’elle est d’une haute naissance…

— Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et j’ai bien osé vous aimer ! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhéry que vous m’avez repoussé ?

— Non, certes, répondit Louise, qui devint pâle comme la mort ; mais Valentine n’a pas vingt ans, et en supposant qu’elle n’eût pas les préjugés de la naissance…

— Elle ne les a pas, interrompit Bénédict.

— Comment le savez-vous ?

— Comme vous le savez vous-même. Notre connaissance avec Valentine date de la même époque, ce me semble.

— Mais oubliez-vous qu’elle dépend d’une mère vaine et inflexible, d’un monde qui ne l’est pas moins ? qu’elle est fiancée à M. de Lansac ? qu’elle ne peut enfin rompre les liens qui l’enchaînent à ses devoirs sans attirer sur elle les malédictions de sa famille, le mépris de sa caste, et sans détruire à jamais le repos de toute sa vie ?

— Comment ne saurais-je pas tout cela ?