Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/185

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VALENTINE.

— Eh bien ! enfin, qu’attendez-vous donc de sa folie ou de la vôtre ?

— De la sienne, rien ; de la mienne tout…

— Ah ! vous croyez vaincre la destinée par la seule force de votre caractère ! Est-ce cela ? Je vous ai entendu quelquefois développer cette utopie ; mais soyez sûr, Bénédict, que, fussiez-vous plus qu’un homme, vous n’y parviendrez pas. Dès cet instant, j’entre en résistance ouverte contre vous ; je renoncerais plutôt à voir ma sœur que de vous fournir l’occasion et les moyens de compromettre son avenir…

— Oh ! quelle chaleur d’opposition ! dit Bénédict avec un sourire dont l’effet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne sœur… vous m’avez permis, vous m’avez presque ordonné de vous donner ce nom alors que nous ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, j’en aurais réclamé un plus doux. Mon âme inquiète eût été fixée, et Valentine eût pu passer dans ma vie sans y faire impression ; mais vous ne l’avez pas voulu, vous avez rejeté des vœux qui, maintenant j’y songe de sangfroid, ont dû vous sembler bien ridicules… Vous m’avez repoussé du pied dans cette mer d’incertitudes et d’orages ; je me prends à suivre une belle étoile qui me luit ; que vous importe ?

— Que m’importe ? quand il s’agit de ma sœur, de ma sœur dont je suis presque la mère !…

— Ah ! vous êtes une mère bien jeune ! dit Bénédict avec un peu d’ironie. Mais, écoutez, Louise ; je serais presque tenté de croire que vous manifestez toutes ces craintes pour me railler, et dans ce cas vous devez avouer que, depuis le temps qu’elle dure, j’ai assez bien subi la plaisanterie.

— Que voulez-vous dire ?

— Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre sœur, quand vous savez si bien par vous-même combien je le suis peu. Vos terreurs sont fort singulières, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que j’y peux porter… Rassurez-vous, bonne Louise ; vous m’avez donné, il n’y a pas longtemps, une leçon dont je vous remercie, et que je saurai mettre à profit peut-être. Je n’irai plus m’exposer à mettre aux pieds d’une femme telle que Valentine ou Louise l’hommage d’un cœur comme le mien. Je n’aurai plus la folie de croire qu’il ne s’agit, pour attendrir une femme, que de l’aimer avec toute l’ardeur d’un cerveau de vingt ans, que, pour effacer à ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le cri de la mauvaise honte, il suffise d’être dévoué à elle corps et âme, sang et honneur. Non, non, tout cela n’est rien aux yeux des femmes ; je suis le fils d’un paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut plus ; je n’ai pas la prétention d’être aimé. Il n’est qu’une pauvre bourgeoise frelatée comme Athénaïs qui, faute de mieux jusqu’ici, ait pu songer à descendre jusqu’à moi.

— Bénédict ! s’écria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle moquerie, je le vois bien ; c’est un sanglant reproche que vous m’adressez. Oh ! vous êtes bien injuste ; vous ne voulez pas comprendre ma situation ; vous ne songez pas que si je vous avais écouté, ma conduite envers votre famille aurait été odieuse ; vous ne me tenez pas compte de la vertu qu’il m’a fallu peut-être pour vous sembler si glaciale. Oh ! vous ne voulez rien comprendre !

La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effrayée d’en avoir trop dit. Bénédict étonné la regarda attentivement. Son sein était agité, une rougeur brûlante se trahissait sur son front malgré ses efforts pour le cacher. Bénédict comprit qu’il était aimé…

Il s’arrêta irrésolu, tremblant, bouleversé. Il avança une main pour saisir celle de Louise ; il craignit d’être trop ardent, il craignit d’être trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il ?

Quand Louise, effrayée de son silence, releva timidement la tête, Bénédict n’était plus auprès d’elle.

XVII.

Mais à peine Bénédict fut-il seul que, n’éprouvant plus l’effet de l’attendrissement, il s’étonna d’en avoir ressenti un si vif, et ne s’expliqua cette émotion qu’en l’attribuant à un sentiment d’amour-propre flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à la fois de trois femmes dont la moins belle eût rempli d’orgueil le cœur de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de vanité qui s’élevaient en lui. C’était une rude épreuve pour sa raison, il le sentait bien. Pour y résister il se mit à penser à Valentine, à celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait l’amour de celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les amants. Mais quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès qu’il se trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon de l’orgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en triompha.

Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un homme fortement épris, il se dit qu’il fallait arrêter son choix sur l’une d’elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres. Athénaïs fut la première fleur qu’il retrancha de cette belle couronne ; il jugea qu’elle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle.

Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et l’opinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur d’une femme si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être l’amour qu’il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de dévouement ; sa jeunesse, avide d’un gloire quelconque, appelait l’opinion en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un cartel au géant de la contrée, jaloux qu’ils étaient de faire parler d’eux, ne fût-ce que par une chute glorieuse.

Le refus de Louise, qui d’abord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité, Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle réussi au delà de son désir. Dans toute vertu il y a un peu d’espoir de récompense ; elle n’eut pas plus tôt repoussé Bénédict qu’elle en souffrit amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait plus de véritable générosité, plus d’affection délicate et forte qu’il n’y en avait eu dans sa propre conduite. Louise s’élevait à ses propres yeux presque au-dessus de l’héroïsme dont il se sentait capable lui-même ; c’était de quoi l’émouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle carrière d’émotions et de désirs.

Si l’amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l’amitié ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise ; mais ce qui fait l’immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve son essence divine, c’est qu’il ne naît point de l’homme même ; c’est que l’homme n’en peut disposer ; c’est qu’il ne l’accorde pas plus qu’il ne l’ôte par un acte de sa volonté ; c’est que le cœur humain le reçoit d’en haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins du ciel ; et quand une âme énergique l’a reçu,