Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/186

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VALENTINE.

c’est en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour le détruire ; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu’on lui donne, ou plutôt qu’il attire à soi, l’amitié, la confiance, la sympathie, l’estime même, ne sont que des alliés subalternes ; il les a créés, il les domine, il leur survit.

Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine ? Elle lui ressemblait moins ; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités ; elle devait sans doute le comprendre et l’apprécier moins… c’est celle-là qu’il devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès qu’il la vit, les qualités qu’il n’avait pas en lui-même : il était inquiet, mécontent, exigeant envers la destinée ; Valentine était calme, facile, heureuse à propos de tout. Eh bien ! cela n’était-il pas selon les desseins de Dieu ? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes, n’avait-elle pas présidé à ce rapprochement ? L’un était nécessaire à l’autre : Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans lesquelles la vie est incomplète ; Valentine à Bénédict, pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde, coupable, impie ! La Providence a fait l’ordre admirable de la nature, les hommes l’ont détruit ; à qui la faute ? Faut-il que, pour respecter la solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous ?

Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle, les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant le frôlement de ses vêtements contre le feuillage ; mais quand elle l’eut regardé, quand elle eut compris qu’il s’était renfermé dans son inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande le résultat de ses réflexions.

— Nous ne nous sommes pas compris, ma sœur, lui dit Bénédict en s’asseyant à son côté. Je vais m’expliquer mieux.

Ce mot de sœur fut un coup mortel pour Louise ; elle rassembla ce qu’elle avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d’un air calme.

— Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous ; au contraire, j’admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont point retirées de moi malgré mes folies ; je sens que vos refus ont affermi mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance qu’un frère doit à sa sœur. Oui, j’aime Valentine, je l’aime avec passion ; et, comme Athénaïs l’a très-bien remarqué, c’est d’hier seulement que je connais le sentiment qu’elle m’inspire. Mais je l’aime sans espoir, sans but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu’elle fût libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu lui tracer. J’ai mesuré de sang-froid l’impossibilité d’être pour elle autre chose qu’un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les obstacles, je la fuirais plutôt que d’accepter des sacrifices dont je ne me sens pas digne ! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l’état de mon cerveau.

— En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie ?

— Non, Louise, non, plulôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là ! Depuis que j’aime Valentine, je suis un autre homme ; je me sens exister. Le voile sombre qui couvrait ma destinée se déchire de toutes parts ; je ne suis plus seul sur la terre ; je ne m’ennuie plus de ma nullité ; je me sens grandir d’heure en heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la rendre plus supportable ?

— J’y vois une assurance qui m’effraie, répondit Louise. Mon ami, vous vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée ; vous dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra d’être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.

— Qu’entendez-vous donc par être un homme, Louise ?

— J’entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres.

— Eh bien ! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien ou laboureur ; j’ai plus d’une ressource.

— Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict ; car au bout de huit jours une profession quelconque, dans l’état d’irritation où vous êtes…

— M’ennuierait, j’en conviens ; mais j’aurai toujours la ressource de me casser la tête si la vie m’ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon à autre chose. Plus j’ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie ; je veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la vie. J’ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres, avec une maison couverte en chaume ; je puis vivre honorablement dans mes propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Pourquoi pas ? Dans l’état de la société, le meilleur résultat possible de l’éducation qu’on nous donne serait de retourner volontairement à l’état d’abrutissement d’où l’on s’efforce de nous tirer durant vingt ans de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves chimériques que vous me reprochez. C’est vous qui m’invitez à dépenser mon énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu’on appelle de bons sujets à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse ! Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime : être électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires de préfecture. Qu’ils engraissent des bœufs et maigrissent des chevaux à courir les foires ; qu’ils se fassent valets de cour ou valets de basse-cour, esclaves d’un ministre ou d’un lot de moutons, préfets à la livrée d’or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de pistoles ; et qu’après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le moyen de leur testament ou par l’intermédiaire de leurs héritiers pressés de jouir de la vie : voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa splendeur autour de moi ! voilà la glorieuse condition d’homme vers laquelle aspirent tous mes contemporains d’étude. Franchement, Louise, croyez-vous que j’abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence ?

— Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer cette hyperbolique satire. Aussi je n’en prendrai pas la peine ; je veux vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d’en faire un emploi utile à la société ?

— Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La société n’a pas besoin de ceux qui n’ont pas besoin d’elle. Je conçois la puissance de ce grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu’un petit nombre d’hommes, rassemblés d’hier, s’efforcent de fertiliser et de faire servir à leurs besoins ; alors, si la colonisation est volontaire, je méprise celui qui viendra s’engraisser impunément du travail des autres. Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s’il en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu’on en diste, la terre manque de bras, où chaque profession regorge d’aspirants, où l’espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche la trace des pas du riche,