Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/190

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VALENTINE.

s’enfonçant dans les houx et les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber brusquement des nues.



Joseph ! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger. (Page 19.)

Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes années qui s’étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un charme mélancolique à sa retraite. C’était sous ce toit obscur et décrépit qu’il avait vu le jour ; auprès de ce foyer, sa mère l’avait bercé d’un chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa cognée sur l’épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi de vagues souvenirs d’une sœur plus jeune que lui dont il avait agité le berceau, de quelques vieux parents, d’anciens serviteurs. Mais tout cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille.

« Ô mon pèrel ô ma mère ! disait-il aux ombres qu’il voyait passer dans ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux héritage vous ne me l’avez pas transmis. Où sont ici pour moi la simplicité du cœur, le calme de l’esprit, les véritables fruits du travail ? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître ; car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et qui devait profiter de vos labeurs. Hélas ! l’éducation a corrompu mon esprit ; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du pauvre, je les ai perdues ; aujourd’hui je reviens en proscrit habiter cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C’est pour moi la terre d’exil que cette terre fécondée par vos sueurs ; ce qui fit votre richesse est aujourd’hui mon pis-aller. »

Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu’il eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu’elle fût devenue si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude et chétive ; et il s’applaudissait de n’avoir pas même essayé de la détourner de ses devoirs.

Et pourtant il se disait aussi qu’avec l’espoir d’une femme comme Valentine il aurait eu des talents, de l’am-