Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/220

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VALENTINE.

— Oseriez-vous les combattre maintenant !

— Maintenant, Madame, je ne sais pas ce que je n’oserais pas. Ménagez-moi, je n ai pas ma tête, vous le voyez bien.

— Oh ! mon Dieu ! dit Valentine avec amertume, que s’est-il donc passé en vous depuis si peu de temps ? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver, vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures ?

— Depuis vingt-quatre heures, répondit-il, j’ai vécu toute une vie de tortures, j’ai combattu avec toutes les furies de l’enfer ! Non, non, en vérité, je ne suis plus ce que j’étais il y a vingt-quatre heures. Une jalousie diabolique, une haine inextinguible, se sont réveillées. Ah ! Valentine, je pouvais bien être vertueux il y a vingt-quatre heures ; mais à présent tout est changé.

— Mon ami, dit Valentine effrayée, vous n’êtes pas bien ; séparons-nous, cet entretien ne sert qu’à irriter vos souffrances. Songez d’ailleurs… Mon Dieu ! n’ai-je pas vu comme une ombre passer devant la fenêtre ?

— Qu’importe ? dit Bénédict en s’approchant tranquillement de la fenêtre ; ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous savoir vivante aux bras d’un autre ? Mais rassurez-vous ; tout est calme, ce jardin est désert.

— Écoutez, Valentine, dit-il d’un ton calme mais abattu, je suis bien malheureux. Vous avez voulu que je vécusse ; vous m’avez condamné à porter un lourd fardeau !

— Hélas ! dit-elle, des reproches ! Depuis quinze mois ne sommes-nous pas heureux, ingrat ?

— Oui, Madame, nous étions heureux, mais nous ne le serons plus !

— Pourquoi ces noirs présages ? Quelle calamité pourrait nous menacer ?

— Votre mari peut vous emmener, il peut nous séparer à jamais, et il est impossible qu’il ne le veuille pas.

— Mais jusqu’ici, au contraire, ses intentions paraissent très-pacifiques. S’il voulait m’attacher à sa fortune, ne l’eût-il pas fait plus tôt ? Je soupçonne précisément qu’il lui tarde d’être débarrassé de je ne sais quelles affaires…

— Ces affaires, j’en devine la nature. Permettez-moi de vous le dire, Madame, puisque l’occasion s’en présente : ne dédaignez pas le conseil d’un ami dévoué, qui s’occupe fort peu des intérêts et des spéculations de ce monde, mais qui sort de son indifférence lorsqu’il s’agit de vous. M. de Lansac a des dettes, vous ne l’ignorez pas.

— Je ne l’ignore pas, Bénédict, mais je trouve fort peu convenable d’examiner sa conduite avec vous et en ce lieu…

— Rien n’est moins convenable que la passion que j’ai pour vous, Valentine ; mais si vous l’avez tolérée jusqu’ici par compassion pour moi, vous devez tolérer de même un avis que je vous donne par intérêt pour vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari à votre égard, c’est que cet homme est peu empressé, et par conséquent peu digne de vous posséder. Vous seconderiez peut-être ses intentions secrètes en vous créant sur-le-champ une existence à part de la sienne…

— Je vous comprends, Bénédict : vous me proposez une séparation, une sorte de divorce ; vous me conseillez un crime…

— Eh ! non, Madame ; dans les idées de soumission conjugale que vous nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de plus moral qu’une division sans éclat et sans scandale. À votre place je la solliciterais, et n’en voudrais pour garantie que l’honneur des deux personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence à venir contre les envahissements de ses créanciers ; au lieu que je crains…

— J’aime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle ; ces conseils me prouvent votre candeur ; mais j’ai tant entendu parler d’affaires à ma mère, que j’en ai un peu plus que vous la connaissance. Je sais que nulle promesse n’engage un homme sans honneur à respecter les biens de sa femme, et si j’avais le malheur d’être mariée à une pareil homme, je n’aurais d’autre ressource que ma fermeté, d’autre guide que ma conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un cœur probe et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d’ailleurs, je sais qu’il ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter…

— Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature ; car je connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses…

— Vous vous trompez, Bénédict ; j’aurais du courage, s’il le fallait. Il est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques arpents de terre ; réduite à douze cents francs de rente je me trouverais encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma sœur, je veux au moins les transmettre à son fils après ma mort : Valentin sera mon héritier. Je veux qu’il soit un jour comte de Raimbault. C’est là le but de ma vie. Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict ?

— Vous me demandez pourquoi ? s’écria Bénédict sortant du calme où la tournure de cet entretien l’avait amené. Hélas ! que vous connaissez peu la vie ! que vous êtes tranquille et imprévoyante ! Vous parlez de mourir sans postérité, comme si… Juste ciel ! tout mon sang se soulève à cette pensée ; mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, Madame…

Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation ; de temps en temps il cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les tourments de son âme.

— Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourd’hui sans force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d’une nature trop délicate ; croyez-moi, brisons là ; car je suis bien assez coupable d’être venue ici à une pareille heure sur la sommation d’un enfant sans prudence. Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon silence, et vous devriez savoir l’interpréter sans exiger de moi des promesses coupables… Pourtant, ajouta-t-elle d’une voix tremblante en voyant l’agitation de Bénédict augmenter à mesure qu’elle parlait, s’il faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien ! soyez content : je vous jure sur votre affection et sur la mienne (je n’oserais jurer par le ciel !) que je mourrai plutôt que d’appartenir à aucun homme.

— Enfin !… dit Bénédict d’une voix brève et en s’approchant d’elle, vous daignez me jeter une parole d’encouragement ! J’ai cru que vous me laisseriez partir dévoré d’inquiétude et de jalousie ; j’ai cru que vous ne me feriez jamais le sacrifice d’une seule de vos étroites idées. Vraiment ! vous avez promis cela ? Mais, Madame, cela est héroïque !

— Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m’arrivent à la fois !

— Ah ! c’est que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bénédict en lui prenant le bras avec un transport farouche ; c’est que je donnerais mon âme pour sauver vos jours ; c’est que je vendrais ma part du ciel pour épargner à votre cœur le moindre des tourments que le mien dévore ; c’est que je commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la plus légère faute pour me rendre heureux.

— Ah ! ne parlez pas ainsi, répondit-elle avec abattement. Depuis si longtemps je m’étais habituée à me fier à vous ; il faudra donc encore craindre et lutter ! il faudra vous fuir peut-être…

— Ne jouons pas sur les mots ! s’écria Bénédict avec fureur et rejetant violemment son bras qu’il tenait encore. Vous parlez de me fuir ! Condamnez-moi à mort, ce sera plus tôt fait. Je ne pensais pas, Madame, que vous reviendriez sur ces menaces ; vous espérez donc que ces quinze mois m’ont changé ? Eh bien, vous avez raison ; ils m’ont rendu plus amoureux de vous que je ne l’avais jamais été ; ils m’ont donné l’énergie de vivre, au lieu que mon ancien amour ne m’avait donné que celle de mourir. À présent, Valentine, il n’est plus temps de s’en départir : je vous aime exclusivement ; je n’ai que vous