Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/227

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VALENTINE.

mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Madame de Raimbault ne vit plus en elle qu’une malheureuse dont l’honneur était entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait implorer l’appui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses oreilles. Le bonheur pur de deux amants n’a jamais pu s’abriter dans la paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur d’autrui est un spectacle qui dessèche et dévore le provincial ; la seule chose qui lui fait supporter sa vie étroite et misérable, c’est le plaisir d’arracher tout amour et toute poésie de la vie de son voisin.

Et puis madame de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de M. de Lansac à Paris, le vit, l’interrogea, ne put obtenir aucune réponse, mais put fort bien comprendre, à l’habileté de son silence et à la dignité de sa contenance évasive, que tout lien d’affection et de confiance était rompu entre sa femme et lui.

Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de chercher désormais son refuge dans la protection de cette sœur tarée comme elle, lui déclara qu’elle l’abandonnait à l’opprobre de son sort, et finit en lui donnant presque sa malédiction.

Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navrée de voir la vie de sa fille gâtée à tout jamais ; mais il entra encore plus d’orgueil blessé que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c’est que le courroux l’emporta sur la pitié, et qu’elle partit pour l’Angleterre, afin, prétendit-elle, de s’étourdir sur ses chagrins, mais, en effet, pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite en cette occasion.

Tel fut le résultat de la dernière tentative de l’infortunée Valentine. La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme qu’elle absorba toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et répandit son affection en longs sanglots. Puis, au milieu de cette amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d’espoir qui soutient les âmes religieuses ; elle sentit surtout ce besoin d’affection qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui restait encore un asile : c’était le cœur de Bénédict. Était-il donc si coupable, cet amour tant calomnié ? Dans quel crime l’avait-il donc entraînée ?

« Mon Dieu ! s’écria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de mes désirs, toi qui seul connais l’innocence de ma conduite, ne me protégeras-tu pas ? te retireras-tu aussi de moi ? La justice que les hommes me refusent, n’est-ce pas en toi que je la trouverai ? Cet amour est-il donc si coupable ? »

Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet qu’elle y avait déposé comme l’ex-voto d’une superstition amoureuse ; c’était ce mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour elle fut comme une victorieuse protestation d’amour et de dévouement, en réponse aux affronts qu’elle recevait de toutes parts. Elle saisit le mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie, ouvrant son cœur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui dévorait son être quelques jours auparavant.

XXXVI.

Bénédict était bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie, dont Louise ne savait lui donner aucun détail, le jetait dans de vives inquiétudes. Tel est l’égoïsme de l’amour, qu’il aimait encore mieux croire au mal de Valentine que de la soupçonner de vouloir le fuir. Ce soir-là, poussé par un vague espoir, il rôda longtemps autour du parc ; enfin, maître d’une clef particulière que l’on confiait d’ordinaire à Valentin, il se décida à pénétrer jusqu’au pavillon. Tout était silencieux et désert dans ce lieu naguère si plein de joie, de confiance et d’affection. Son cœur se serra ; il en sortit, et se hasarda à entrer dans le jardin du château. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine avait supprimé plusieurs domestiques. Le château était donc peu habité. Bénédict en approcha sans rencontrer personne.

L’oratoire de Valentine était situé dans une tourelle vers la partie la plus solitaire du bâtiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait été bâti, descendait de sa chambre à l’oratoire, et de l’oratoire au jardin. La fenêtre, cintrée et surmontée d’ornements dans le goût italien de la renaissance, s’élevait au-dessus d’un massif d’arbres dont la cime s’empourprait alors des reflets du couchant. La chaleur du jour avait été extrême ; des éclairs silencieux glissaient faiblement sur l’horizon violet ; l’air était rare et comme chargé d’électricité ; c’était un de ces soirs d’été où l’on respire avec peine, où l’on sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, où l’on souffre d’un mal sans nom qu’on voudrait pouvoir soulager par des larmes.

Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bénédict jeta un regard inquiet sur la fenêtre de l’oratoire. Le soleil embrasait ses vitraux coloriés. Bénédict chercha longtemps à saisir quelque chose derrière ce miroir ardent, lorsqu’une main de femme l’ouvrit tout à coup, et une forme fugitive se montra et disparut.

Bénédict monta sur un vieux if, et, caché par ses rameaux noirs et pendants, il s’éleva assez pour que sa vue pût plonger dans l’intérieur. Alors il vit distinctement Valentine à genoux, avec ses cheveux blonds à demi détachés, qui tombaient négligemment sur son épaule, et que le soleil dorait de ses derniers feux. Ses joues étaient animées, son attitude avait un abandon plein de grâce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bénédict avait cherché avec tant d’anxiété après son suicide, et qu’il reconnut aussitôt entre ses mains.

Alors Bénédict, promenant ses regards craintifs sur le jardin désert, et n’ayant qu’un mouvement à faire pour atteindre à cette fenêtre, ne put résister à la tentation. Il s’attacha à la balustrade sculptée, et, abandonnant la dernière branche qui le soutenait encore, il s’élança au péril de sa vie.

En voyant une ombre se dessiner dans l’air éblouissant de la croisée, Valentine jeta un cri ; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de nature.

— Ô ciel ! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusqu’ici ?

— Me chassez-vous ? répondit Bénédict. Voyez ! vingt pieds seulement me séparent du sol ; ordonnez-moi de lâcher cette balustrade, et j’obéis.

— Grand Dieu ! s’écria Valentine épouvantée de la situation où elle le voyait, entrez, entrez ! Vous me faites mourir de frayeur.

Il s’élança dans l’oratoire, et Valentine, qui s’était attachée à son vêtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un mouvement de joie involontaire en le voyant sauvé.

En cet instant tout fut oublié, et les résistances que Valentine avait tant méditées, et les reproches que Bénédict s’était promis de lui faire. Ces huit jours de séparation, dans de si tristes circonstances, avaient été pour eux comme un siècle. Le jeune homme s’abandonnait à une joie folle en pressant contre son cœur Valentine, qu’il avait craint de trouver mourante, et qu’il voyait plus belle et plus aimante que jamais.

Enfin, la mémoire de ce qu’il avait souffert loin d’elle lui revint ; il l’accusa d’avoir été menteuse et cruelle.

— Écoutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone, j’avais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je m’étais imaginé que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant jurez-moi que vous m’aiderez à respecter mes devoirs ; jurez-le devant Dieu, devant cette image, emblème de pureté ; rassurez-moi, ren-