Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/264

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

— Si c’est une jolie parole, elle m’est donc venue malgré moi, car je n’en sais pas dire.

La Sévère commença d’enrager ; mais elle ne se rendit pas encore à la vérité. Il faut que ce garçon soit aussi simple qu’un linot, se dit-elle. Si je lui faisais perdre son chemin, il faudrait bien qu’il s’attardât un peu avec moi. Et la voilà d’essayer de le tromper, et de le pousser sur la gauche quand il voulait prendre sur la droite. — Vous nous égarez, lui disait-elle ; c’est la première fois que vous passez par ces endroits-là. Je les connais mieux que vous. Écoutez-moi donc, ou vous me ferez passer la nuit dans les bois, jeune homme !

Mais François, quand il avait passé seulement une petite fois par un chemin, il en avait si bonne connaissance qu’il s’y serait retrouvé au bout d’un an.

— Non pas, non pas, fit-il, c’est par là, et je ne suis pas toqué, moi. La jument se reconnaît bien aussi, et je n’ai pas envie de passer la nuit à trimer dans les bois.

Si bien qu’il arriva au domaine des Dollins, où demeurait la Sévère, sans s’être laissé détempcer d’un quart d’heure, et sans avoir ouvert l’oreille grand comme un pertuis d’aiguille à ses honnêtetés. Quand ce fut là, elle voulut le retenir, exposant que la nuit était trop noire, que l’eau avait monté, et que les gués étaient couverts. Mais le champi n’avait cure de ces dangers-là, et ennuyé de tant de sottes paroles, il serra les chevilles des pieds, mit la jument au galop sans demander son reste, et s’en revint vitement au moulin, où Madeleine Blanchet l’attendait, chagrinée de le voir si attardé.

IX.

Le champi ne raconta point à Madeleine les choses que la Sévère lui avait donné à entendre ; il n’eût osé et il n’osait y penser lui-même. Je ne dis point que j’eusse été aussi sage que lui dans la rencontre ; mais enfin sagesse ne nuit point, et puis je dis les choses comme elles sont. Ce gars était aussi comme il faut qu’une fille de bien. Mais, en songeant la nuit, madame Sévère se choqua contre lui, et s’avisa qu’il n’était peut-être pas si benêt que méprisant. Sur ce penser, sa cervelle s’échauffa et sa bile aussi, et grands soucis de revengement lui passèrent par la tête.

À telles enseignes que le lendemain, lorsque Cadet Blanchet fut de retour auprès d’elle, à moitié dégrisé, elle lui fit entendre que son garçon de moulin était un petit insolent, qu’elle avait été obligée de le tenir en bride et de lui essuyer le bec d’un coup de coude, parce qu’il avait eu idée de lui chanter fleurette et de l’embrasser en revenant de nuit par les bois avec elle.

Il n’en fallait pas tant pour déranger les esprits de Blanchet ; mais elle trouva qu’il n’y en avait pas encore assez, et elle se gaussa de lui pour ce qu’il laissait dans sa maison, auprès de sa femme, un valet en âge et en humeur de la désennuyer.

Voilà, d’un coup, Blanchet jaloux de sa maîtresse et de sa femme. Il prend son bâton de courza, enfonce son chapeau sur ses yeux comme un éteignoir sur un cierge, et il court au moulin sans prendre vent.

Par bonheur qu’il n’y trouva pas le champi. Il avait été abattre et débiter un arbre que Blanchet avait acheté à Blanchard de Guérin, et il ne devait rentrer que le soir. Blanchet aurait bien été le trouver à son ouvrage, mais il craignait, s’il montrait du dépit, que les jeunes meuniers de Guérin ne vinssent à se gausser de lui et de sa jalousie, qui n’était guère de saison après l’abandon et le mépris qu’il faisait de sa femme.

Il l’aurait bien attendu à rentrer, n’était qu’il s’ennuyait de passer le reste du jour chez lui, et que la querelle qu’il voulait chercher à sa femme ne serait pas de durée pour l’occuper jusqu’au soir. On ne peut pas se fâcher longtemps quand on se fâche tout seul.

En fin de compte, il aurait bien été au devant des moqueries et au-dessus de l’ennui pour le pour le plaisir d’étriller le pauvre champi ; mais comme, en marchant, il s’était un peu raccoisé, il songea que ce champi de malheur n’était plus un petit enfant, et que puisqu’il était d’âge à se mettre l’amour en tête, il était bien d’âge aussi à se mettre la colère ou la défense au bout des mains. Tout cela fit qu’il tenta de se remettre les sens en buvant chopine sans rien dire, tournant dans sa tête le discours qu’il allait faire à sa femme et ne sachant par quel bout entamer.

Il lui avait dit en entrant, d’un air rêche, qu’il avait à se faire écouter, et elle se tenait là, dans sa manière accoutumée, triste, un peu fière, et ne disant mot.

— Madame Blanchet, fit-il enfin, j’ai un commandement à vous donner, et si vous étiez la femme que vous paraissez et que vous passez pour être, vous n’auriez pas attendu d’en être avertie.

Là-dessus, il s’arrêta, comme pour reprendre son haleine, mais, de fait, il était quasi honteux de ce qu’il allait lui dire, car la vertu était écrite sur la figure de sa femme comme une prière dans un livre d’Heures.

Madeleine ne lui donna point assistance pour s’expliquer. Elle ne souffla, et attendit la fin, pensant qu’il allait lui reprocher quelque dépense, et ne s’attendant guère à ce dont il retournait.

— Vous faites comme si vous ne m’entendiez pas, madame Blanchet, ramena le meunier, et, si pourtant, la chose est claire. Il s’agit donc de me jeter cela dehors, et plus tôt que plus tard, car j’en ai prou et déjà trop.

— Jeter quoi ? fit Madeleine ébahie.

— Jeter quoi ! vous n’oseriez dire jeter qui ?

— Vrai Dieu ! non ; je n’en sais rien, dit-elle. Parlez, si vous voulez que je vous entende.

— Vous me feriez sortir de mon sang-froid, cria Cadet Blanchet en bramant comme un taureau. Je vous dis que ce champi est de trop chez moi, et que s’il y est encore demain matin, c’est moi qui lui ferai la conduite à grand renfort de bras, à moins qu’il n’aime mieux passer sous la roue de mon moulin.

— Voilà de vilaines paroles et une mauvaise idée, maître Blanchet, dit Madeleine qui ne put se retenir de devenir blanche comme sa cornette. Vous achèverez de perdre votre métier si vous renvoyez ce garçon ; car vous n’en retrouverez jamais un pareil pour faire votre ouvrage et se contenter de peu. Que vous a donc fait ce pauvre enfant pour que vous le vouliez chasser si durement ?

— Il me fait faire la figure d’un sot, je vous le dis, madame ma femme, et je n’entends pas être la risée du pays. Il est le maître chez moi, et l’ouvrage qu’il y fait mérite d’être payé à coups de trique.

Il fut besoin d’un peu de temps pour que Madeleine entendît ce que son mari voulait dire. Elle n’en avait du tout l’idée, et elle lui présenta toutes les bonnes raisons qu’elle put trouver pour le rapaiser et l’empêcher de s’obstiner dans sa fantaisie.

Mais elle y perdit ses peines ; il ne s’en fâcha que plus fort, et quand il vit qu’elle s’affligeait de perdre son bon serviteur François, il se remit en humeur de jalousie, et lui dit là-dessus des paroles si dures qu’elle ouvrit à la fin l’oreille, et se prit à pleurer de honte, de fierté et de grand chagrin.

La chose n’en alla que plus mal ; Blanchet jura qu’elle était amoureuse de cette marchandise d’hôpital, qu’il en rougissait pour elle, et que si elle ne mettait pas ce champi à la porte sans délibérer, il se promettait de l’assommer et de le moudre comme grain.

Sur quoi elle lui répondit plus haut qu’elle n’avait coutume, qu’il était bien le maître de renvoyer de chez lui qui bon lui semblait, mais non d’offenser ni d’insulter son honnête femme, et qu’elle s’en plaindrait au bon Dieu et aux saints du paradis comme d’une injustice qui lui faisait trop de tort et trop de peine. Et par ainsi, de mot en mot, elle en vint malgré son propre vouloir, à lui reprocher son mauvais comportement, et à lui pousser cette raison bien vraie, que quand on est mécontent sous son sien bonnet, on voudrait faire tomber celui des autres dans la boue.

La chose se gâta davantage ainsi, et quand Blanchet