Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/283

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

— Si c’est là le train qu’elle mène, dit la Mariette toute dépitée, me voilà dans une maison bien honnête, et je ne risque rien de bien me tenir ! Savez-vous, ma pauvre Sévère, que je suis une fille bien mal logée, et qu’on va mal parler de moi ? Tenez, je ne peux pas rester là, et il faut que je m’en retire. Ah bien oui ! voilà bien ces dévotes qui trouvent du mal à tout, parce qu’elles ne sont effrontées que devant Dieu ! Je lui conseille de mal parler de vous et de moi à présent ! Eh bien ! je vas la saluer, moi, et m’en aller demeurer avec vous ; et si elle s’en fâche, je lui répondrai ; et si elle veut me forcer à retourner avec elle, je plaiderai et je la ferai connaître, entendez-vous ?

— Il y a meilleur remède, Mariette, c’est de vous marier au plus tôt. Elle ne vous refusera pas son consentement, car elle est pressée, j’en suis sûre, de se voir débarrassée de vous. Vous gênez son commerce avec le beau champi. Mais vous ne pouvez pas attendre, voyez-vous ; car on dirait qu’il est à vous deux, et personne ne voudrait plus vous épouser. Mariez-vous donc, et prenez celui que je vous conseille.

— C’est dit ! fit la Mariette en cassant son bâton de bergère d’un grand coup contre le vieux pommier. Je vous donne ma parole. Allez le chercher, Sévère, qu’il vienne ce soir à la maison me demander, et que nos bans soient publiés dimanche qui vient.

XXIII.

Jamais François n’avait été plus triste qu’il ne le fut en sortant de la berge de rivière où il s’était caché pour entendre cette jaserie de femelles. Il en avait lourd comme un rocher sur le cœur, et, tout au beau milieu de son chemin en s’en revenant, il perdit quasi le courage de rentrer à la maison, et s’en fut par la traîne aux Napes s’asseoir dans la petite futaie de chênes qui est au bout du pré.

Quand il fut là tout seul, il se prit de pleurer comme un enfant, et son cœur se fendait de chagrin et de honte ; car il était tout à fait honteux de se voir accusé, et de penser que sa pauvre chère amie Madeleine, qu’il avait toute sa vie si honnêtement et si dévotement aimée, ne retirerait de son service et de sa bonne intention que l’injure d’être maltraitée par les mauvaises langues.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-il tout seul en se parlant à lui-même en dedans, est-il possible que le monde soit si méchant, et qu’une femme comme la Sévère ait tant d’insolence que de mesurer à son aune l’honneur d’une femme comme ma chère mère ? Et cette jeunesse de Mariette, qui devrait avoir l’esprit porté à l’innocence et à la vérité, un enfant qui ne connaît pas encore le mal, voilà pourtant qu’elle écoute les paroles du diable et qu’elle y croit comme si elle en connaissait la morsure ! En ce cas, d’autres y croiront, et comme la grande partie des gens vivant vie mortelle est coutumière du mal, quasi tout le monde pensera que si j’aime madame Blanchet et si elle m’aime, c’est parce qu’il y a de l’amour sous jeu.

Là-dessus le pauvre François se mit à faire examen de sa conscience et à se demander, en grande rêverie d’esprit, s’il n’y avait pas de sa faute dans les mauvaises idées de la Sévère, au sujet de Madeleine ; s’il avait bien agi en toutes choses, s’il n’avait pas donné à mal penser, contre son vouloir, par manque de prudence et de discrétion. Et il avait beau chercher, il ne trouvait pas qu’il eût jamais pu faire le semblant de la chose, n’en ayant pas eu seulement l’idée.

Et puis, voilà qu’en pensant et rêvassant toujours, il se dit encore :

— Eh ! quand bien même que mon amitié se serait tournée en amour, quel mal le bon Dieu y trouverait-il, au jour d’aujourd’hui qu’elle est veuve et maîtresse de se marier ? Je lui ai donné bonne part de mon bien, ainsi qu’à Jeannie. Mais il m’en reste assez pour être encore un bon parti, et elle ne ferait pas de tort à son enfant en me prenant pour son mari. Il n’y aurait donc pas d’ambition de ma part à souhaiter cela, et personne ne pourrait lui faire accroire que je l’aime par intérêt. Je suis champi, mais elle ne regarde point à cela, elle. Elle m’a aimé comme son fils, ce qui est la plus forte de toutes les amitiés, elle pourrait bien m’aimer encore autrement. Je vois que ses ennemis vont m’obliger à la quitter, si je ne l’épouse pas ; et la quitter encore une fois, j’aime autant mourir. D’ailleurs, elle a encore besoin de moi, et ce serait lâche de laisser tant d’embarras sur ses bras, quand j’ai encore les miens, en outre de mon argent, pour la servir. Oui, tout ce qui est à moi doit être à elle, et comme elle me parle souvent de s’acquitter avec moi à la longue, il faut que je lui en ôte l’idée en mettant tout en commun par la permission de Dieu et de la loi. Allons, elle doit conserver sa bonne renommée à cause de son fils, et il n’y a que le mariage qui l’empêchera de la perdre. Comment donc est-ce que je n’y avais pas encore songé, et qu’il a fallu une langue de serpent pour m’en aviser ? J’étais trop simple, je ne me défiais de rien, et ma pauvre mère est si bonne aux autres, qu’elle ne s’inquiète point de souffrir du dommage pour son compte. Voyons, tout est pour le bien dans la volonté du ciel, et madame Sévère, en voulant faire le mal, m’a rendu le service de m’enseigner mon devoir.

Et sans plus s’étonner ni se consulter, François reprit son chemin, décidé à parler tout de suite à madame Blanchet de son idée, et à lui demander à deux genoux de le prendre pour son soutien, au nom du bon Dieu et pour la vie éternelle.

Mais quand il arriva au Cormouer, il vit Madeleine qui filait de la laine sur le pas de sa porte, et, pour la première fois de sa vie, sa figure lui fit un effet à le rendre tout peureux et tout morfondu. Au lieu qu’à l’habitude il allait tout droit à elle en la regardant avec des yeux bien ouverts et en lui demandant si elle se sentait bien, il s’arrêta sur le petit pont comme s’il examinait l’écluse du moulin, et il la regardait de côté. Et quand elle se tournait vers lui, il se virait d’autre part, ne sachant pas lui-même ce qu’il avait, et pourquoi une affaire qui lui avait paru tout à l’heure si honnête et si à propos, lui devenait si poisante à confesser.

Alors Madeleine l’appela, lui disant :

— Viens donc auprès de moi, car j’ai à te parler, mon François. Nous voilà tout seuls, viens t’asseoir à mon côté, et donne-moi ton cœur comme un prêtre qui nous confesse, car je veux de toi la vérité.

François se trouva tout réconforté par ce discours de Madeleine, et, s’étant assis à son côté, il lui dit :

— Soyez assurée, ma chère mère, que je vous ai donné mon cœur comme à Dieu, et que vous aurez de moi vérité de confession.

Et il s’imaginait qu’elle avait peut-être entendu quelque propos qui lui donnait la même idée qu’à lui, de quoi il se réjouissait bien, et il l’attendait à parler.

— François, fit-elle, voilà que tu es dans tes vingt et un ans, et que tu peux songer à t’établir ; n’aurais-tu point d’idée contraire ?

— Non, non, je n’ai pas d’idée contraire à la vôtre, répondit François en devenant tout rouge de contentement ; parlez toujours, ma chère Madeleine.

— Bien ! fit-elle, je m’attendais à ce que tu me dis, et je crois fort que j’ai deviné ce qui te convenait. Eh bien ! puisque c’est ton idée, c’est la mienne aussi, et j’y aurais peut-être songé avant toi. J’attendais à connaître si la personne te prendrait en amitié, et je jugerais que si elle n’en tient pas encore, elle en tiendra bientôt. N’est-ce pas ce que tu crois aussi, et veux-tu me dire où vous en êtes ?… Eh bien donc pourquoi me regardes-tu d’un air confondu ? Est-ce que je ne parle pas assez clair ? Mais je vois que tu as honte, et qu’il faut te venir en aide. Eh bien ! elle a boudé tout le matin, cette pauvre enfant, parce qu’hier soir tu l’as un peu taquinée en paroles, et peut-être qu’elle s’imagine que tu ne l’aimes point. Mais moi j’ai bien vu que tu l’aimes, et que si tu la reprends un peu de ses petites fantaisies, c’est que tu te sens un brin jaloux. Il ne faut pas t’arrêter à cela, François. Elle est jeune et jolie, ce qui est un sujet de danger, mais si