Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/288

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

çois, vous n’osez lui dire, à elle, ce que vous n’osez non plus me confesser, et vous ne savez point si elle peut répondre à vos deux manières de l’aimer.

Jeannette Vertaud parlait avec tant de douceur, de raison, et se tenait devant François d’un air d’amitié si véritable, qu’il n’eut point le courage de mentir, et, lui serrant la main, il lui dit qu’il la considérait cornme sa sœur et qu’elle était la seule personne au monde à qui il avait le courage de donner ouverture à son secret.

Jeannette alors lui fit plusieurs questions, et il y répondit en toute vérité et assurance. Et elle lui dit :

— Mon ami François, me voilà au fait. Je ne peux pas savoir ce qu’en pensera Madeleine Blanchet ; mais je vois fort bien que vous resteriez dix ans auprès d’elle sans avoir la hardiesse de lui dire votre peine. Eh bien, je le saurai pour vous et je vous le dirai. Nous partirons demain, mon père, vous et moi, et nous irons comme pour faire connaisance et visite d’amitié à l’honnête personne qui a élevé notre ami François ; vous promènerez mon père dans la propriété, comme pour lui demander conseil, et je causerai durant ce temps-là avec Madeleine. J’irai bien doucement, et je ne dirai votre idée que quand je serai en confiance sur la sienne.

François se mit quasiment à genoux devant Jeannette pour la remercier de son bon cœur, et l’accord en fut fait avec Jean Vertaud, que sa fille instruisit du tout avec la permission du champi. Ils se mirent en route le lendemain. Jeannette en croupe derrière son père, et François alla une heure en avant pour prévenir Madeleine de la visite qui lui arrivait.

Ce fut à soleil couchant que François revint au Cormouer. Il attrapa en route toute la pluie d’un orage ; mais il ne s’en plaignit pas, car il avait bon espoir dans l’amitié de Jeannette, et son cœur était plus aise qu’au départ. La nuée s’égouttait sur les buissons, et les merles chantaient comme des fous pour une risée que le soleil leur envoyait avant de se cacher derrière la côte du Grand Corlay. Les oisillons, par grand’bandes, voletaient devant François de branche en branche, et le piaulis qu’ils faisaient lui réjouissait l’esprit. Il pensait au temps où il était tout petit enfant et où il s’en allait rêvant et baguenaudant par les près, et sifflant pour attirer les oiseaux. Et là-dessus il vit une belle pive, que dans d’autres endroits on appelle bouvreuil, et qui frétillait à l’entour de sa tête comme pour lui annoncer bonne chance et bonne nouvelle. Et cela le fit ressouvenir d’une chanson bien ancienne que lui disait sa mère Zabelle pour l’endormir, dans le parlage du vieux temps de notre pays :

Une pive
Cortive,
Anc ses piviots,
Cortiviots,
Livardiots,
S’en va pivant
Livardiant,
Cortiviant.

Madeleine ne l’attendait pas si tôt à revenir. Elle avait même eu crainte qu’il ne revînt plus du tout, et, en le voyant, elle ne put se retenir de courir à lui et de l’embrasser, ce qui fit tant rougir le champi qu’elle s’en étonna. Il l’avertit de la visite qui venait, et pour qu’elle n’en prît pas d’ombrage, car on eût dit qu’il avait autant de peur de se faire deviner qu’il avait de chagrin de ne l’être point, il lui fit entendre que Jean Vertaud avait quelque idée d’acheter du bien dans le pays.

Alors Madeleine se mit en besogne de tout préparer pour fêter de son mieux les amis de François.

Jeannette entra la première dans la maison, pendant que son père mettait leur cheval à l’étable ; et dès le moment qu’elle vit Madeleine, elle l’aima de grande amitié, ce qui fut réciproque ; et, commençant par une poignée de main, elles se mirent quasi tout aussitôt à s’embrasser comme pour l’amour de François, et à se parler sans embarras, comme si de longtemps elles se connaissaient. La vérité est que c’étaient deux bons naturels de femme et que la paire valait gros. Jeannette ne se défendait point d’un reste de chagrin en voyant Madeleine tant chérie de l’homme qu’elle aimait peut-être encore un brin ; mais il ne lui en venait point de jalousie, et elle voulait s’en reconsoler par la bonne action qu’elle faisait. De son côté, Madeleine, voyant cette fille bien faite et de figure avenante, s’imagina que c’était pour elle que François avait eu de l’amour et du regret, qu’elle lui était accordée et qu’elle venait lui en faire part elle-même ; et pour son compte elle n’en prit point de jalousie non plus, car elle n’avait jamais songé à François que comme à l’enfant qu’elle aurait mis au monde.

Mais dès le soir, après souper, pendant que le père Vertaud, un peu fatigué de la route, allait se mettre au lit, Jeannette emmena Madeleine dehors, faisant entendre à François de se tenir à un peu d’éloignement avec Jeannie, de manière à venir quand il la verrait de loin rabattre son tablier, qui était relevé sur le côté ; et alors elle fit sa commission en conscience, et si adroitement, que Madeleine n’eut pas le loisir de se récrier. Et si, elle fut beaucoup étonnée à mesure que la chose s’expliquait. D’abord elle crut voir que c’était encore une marque du bon cœur de François, qui voulait empêcher les mauvais propos et se rendre utile à elle pour toute sa vie. Et elle voulait refuser, pensant que c’était trop de religion pour un si jeune homme de vouloir épouser une femme plus âgée que lui ; qu’il s’en repentirait plus tard et ne pourrait lui garder longtemps sa fidélité sans avoir de l’ennui et du regret. Mais Jeannette lui fit connaître que le champi était amoureux d’elle, si fort et si rude, qu’il en perdait le repos et la santé.

Ce que Madeleine ne pouvait s’imaginer, car elle avait vécu en si grande sagesse et retenue, ne se faisant jamais belle, ne se montrant point hors de son logis et n’écoutant aucun compliment, qu’elle n’avait plus idée de ce qu’elle pouvait paraître aux yeux d’un homme.

— Et enfin, lui dit Jeannette, puisqu’il vous trouve tant à son gré, et qu’il mourra de chagrin si vous le refusez, voulez-vous vous obstiner à ne point voir et à ne point croire ce qu’on vous dit ? Si vous le faites, c’est que ce pauvre enfant vous déplaît et que vous seriez fâchée de le rendre heureux.

— Ne dites point cela, Jeannette, répondit Madeleine ; je l’aime presque autant, si ce n’est autant que mon Jeannie, et si j’avais deviné qu’il m’eût dans son idée d’une autre manière, il est bien à croire que je n’aurais pas été aussi tranquille dans mon amitié. Mais, que voulez-vous ? je ne m’imaginais rien comme cela, et j’en suis encore si étourdie dans mes esprits, que je ne sais comment vous répondre. Je vous en prie de me donner le temps d’y penser et d’en parler avec lui, pour que je puisse connaître si ce n’est point une rêvasserie ou un dépit d’autre chose qui le pousse, ou encore un devoir qu’il veut me rendre ; car j’ai peur de cela surtout, et je trouve qu’il m’a bien assez récompensée du soin que j’ai pris de lui, et que me donner sa liberté et sa personne encore, ce serait trop, à moins qu’il ne m’aime comme vous croyez.

Jeannette, entendant cela, rabattit son tablier, et François, qui ne se tenait pas loin et qui avait les yeux sur elle, vint à leur côté. Jeannette adroitement demanda à Jeannie de lui montrer la fontaine, et ils s’en allèrent, laissant ensemble Madeleine et François.

Mais Madeleine, qui s’était imaginé pouvoir questionner tout tranquillement le champi, se trouva du coup interdite et honteuse comme une fille de quinze ans ; car ce n’est pas l’âge, c’est l’innocence de l’esprit et de la conduite qui fait cette honte-là, si agréable et si honnête à voir ; et François, voyant sa chère mère devenir rouge comme lui et trembler comme lui, devina que cela valait encore mieux pour lui que son air tranquille de tous les jours. Il lui prit la main et le bras, et il ne put lui rien dire du tout. Mais comme tout en tremblant elle voulait aller du côté où étaient Jeannie et Jeannette, il la retint comme de force et la fit retourner avec lui. Et Madeleine, sentant comme sa volonté le rendait hardi de résister à la sienne, comprit mieux que par des paroles que ce n’était plus son enfant, le champi, mais son amoureux François qui se promenait à son côté.

Et quand ils eurent marché un peu de temps sans se