Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/215

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HORACE.

perdues ! Ce serait la première fois de ta vie, n’est-ce pas ? réponds, Marthe ! Dis-moi que tu n’y as jamais été.

— Quand j’y aurais été, je n’en serais pas plus humiliée pour cela. C’est une ressource dont toute honte est pour la société. On y voit plus de mères de famille que de filles perdues, croyez-moi, et bien des pauvres créatures y ont jeté leur dernière nippe plutôt que de se vendre.

— Ah ! tu y as été, Marthe ! Je vois que tu y as été ! Tu en parles avec une aisance qui me prouve que ce ne serait pas la première fois… Mais pourquoi donc y as-tu été ? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et ensuite Arsène ne t’y aurait pas laissée aller ! »

Et, au lieu de songer au dévouement tranquille de sa maîtresse, Horace se creusait la cervelle pour lui chercher dans le passé quelque faute qui aurait pu la réduire aux expédients qu’elle venait d’imaginer pour le sauver.

« Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le nom de M. Poisson accolé à celui d’Arsène venait de faire passer un nuage de honte et de douleur, que j’irai demain pour la première fois de ma vie.

— Mais qui t’a donné cette idée d’y aller ?

— J’ai lu ce matin, dans les Mémoires de la Contemporaine, une scène qu’elle raconte de sa misère. Elle avait été porter là son dernier joyau, et en voyant une pauvre femme qui pleurait à la porte parce qu’on refusait de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix francs qu’elle venait de recevoir. C’est bien beau, n’est-ce pas ?

— Quoi ? dit Horace, je n’ai pas écouté. Tu me racontes des histoires, comme si j’avais l’esprit aux histoires ! »

On a remarqué avec raison que les malheurs et les contrariétés se tenaient par la main pour nous assaillir sans relâche au milieu des mauvaises veines. Horace rêvait au moyen d’écarter le dernier créancier avec lequel il avait eu, deux heures auparavant, une conférence orageuse, lorsque M. Chaignard, propriétaire de l’hôtel garni qu’il occupait alors, vint lui réclamer deux mois arriérés d’un loyer de deux chambres à vingt francs par quinzaine. Horace, déjà mal disposé, le reçut avec hauteur, et, pressé par lui, menacé, poussé à bout, le menaça à son tour de le jeter par les fenêtres. Chaignard, qui n’était pas brave, se retira en annonçant une invasion à main armée pour le lendemain.

« Tu vois bien qu’il faut aller au Mont-de-Piété demain, pour empêcher un scandale, dit Marthe en s’efforçant de le calmer par ses caresses. Si tu te laisses mettre dehors, les autres créanciers deviendront plus pressants, et il n’y aura pas moyen de gagner du temps.

— Eh bien ! tu n’iras pas, dit Horace, c’est moi qui irai. J’y porterai ma montre.

— Quelle montre ? tu n’en as pas.

— Quelle montre ? celle de ma mère ! Ah ! malédiction ! il y a longtemps qu’elle y est, et sans doute elle y restera. Ma pauvre mère ! si elle savait que sa belle montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est là au milieu des guenilles, et que je n’ai pas de quoi la retirer !

— Si je mettais à la place la chaîne que tu m’as donnée, dit Marthe timidement.

— Tu ne tiens guère aux gages de mon amour, dit Horace en arrachant la chaîne qui était accrochée à la cheminée, et en la roulant dans ses mains avec colère. Je ne sais ce qui me retient de la jeter par la fenêtre. Au moins quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain elle ira tomber dans le gouffre de l’usure, sans nous profiter à nous-mêmes. Belle ressource, ma foi ! Allons, j’ai des habits encore bons ; j’ai un manteau surtout dont je peux bien me passer.

— Ton manteau ! par le froid qu’il fait ! quand l’hiver commence !

— Et que m’importe ? Tu veux y mettre ton châle, toi !

— Je ne m’enrhume jamais, et tu l’es déjà. D’ailleurs, est-ce qu’un homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piété ? Passe pour une montre, c’est du superflu ! mais le nécessaire ! Si quelqu’un te rencontrait ?

— Oh ! si Arsène me rencontrait, il dirait : Voilà celui qui s’est chargé de Marthe ; elle doit être bien malheureuse, la pauvre Marthe ! Peut-être le dit-il déjà ?

— Comment pourrait-il dire ce qui n’est pas ?

— Que sais-je ? Enfin avoue qu’il aurait un beau triomphe, s’il savait à quoi nous sommes réduits ?

— Mais nous n’irons pas nous en vanter, à quoi bon ?

— Bah ! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les jours pour de l’ouvrage : tu ne seras pas longtemps sans le rencontrer, il rôde toujours par ici… Tu le sais bien, Marthe, ne fais pas l’étonnée. Eh bien ! tu le verras ; il te fera des questions, et tu lui diras tout dans un jour de douleur. Car tu en auras de ces jours-là, ma pauvre enfant ! Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement qu’aujourd’hui.

— Hélas ! je prévois en effet des jours de douleur, répondit Marthe ; mais la misère n’en sera que la cause indirecte. Votre jalousie va augmenter. »

Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya avec ses lèvres, et s’abandonna aux transports d’un amour plus fiévreux que délicat, ce soir-là surtout.

XIX.

Marthe était levée depuis longtemps quand Horace se réveilla. Il était tard. Horace avait bien dormi ; il avait l’esprit calme et reposé. Des idées plus riantes lui vinrent, lorsqu’il entendit les moineaux s’entre-appeler sur les toits, où le soleil d’une belle matinée d’hiver faisait fondre la neige de la veille : « Ah ! ah ! dit-il, on a faim et froid là-haut ? c’est encore pis que chez nous. Si tu n’as plus de pain, ma pauvre Marthe, tes habitués n’auront plus de miettes, et ils se plaindront de toi.

— Cela n’arrivera pas, dit Marthe ; je leur ai gardé une partie de mon souper d’hier au soir, un peu de pain de seigle. Ces messieurs ne sont pas difficiles, ils ont fort bien déjeuné.

— Ils sont plus avancés que nous, n’est-ce pas ?

— Qu’est-ce que cela fait ? dit Marthe ; nous dînerons mieux ce soir.

— Tu parles de dîner, c’est toujours une consolation pour qui a bonne envie de déjeuner. Ah ça, tu as donc été au Mont-de-Piété ?

— Pas encore, tu me l’as presque défendu hier. J’attends ta permission.

— Je te croyais déjà revenue, » dit Horace en bâillant.

Marthe se réjouit de ce changement d’humeur, qu’elle attribuait à de plus sages idées, et qui n’était autre chose que le résultat d’un appétit plus impérieux. Elle jeta son vieux châle rouge sur ses épaules, et plia le neuf dans une belle feuille de papier ; puis, craignant qu’Horace ne vînt à se raviser, elle se hâta de sortir. Mais au bout dequelques minutes, elle rentra pâle et consternée : M. Chaignard l’avait forcée de remonter l’escalier en lui disant, d’une manière peu courtoise, qu’il ne souffrirait pas qu’on emportât le moindre effet de chez lui tant que le loyer ne serait pas payé. Horace, indigné de cette insulte, s’élança sur l’escalier, où M. Chaignard grommelait encore, et une discussion violente s’engagea entre eux. Chaignard fut d’autant plus ferme qu’il avait des témoins. Prévoyant l’orage, il s’était flanqué de son portier et d’une espèce de conseil qui avait un faux air d’huissier. Ces deux acolytes jouaient, l’un le rôle de défenseur de la personne sacrée du maître, l’autre celui de pacificateur, prêt cependant à verbaliser. Horace sentit bien qu’il n’avait pas le droit pour lui, et qu’il faudrait finir par capituler ; mais il se donnait la satisfaction d’accabler le pauvre Chaignard d’épithètes mordantes, et de lui reprocher sa lésinerie dans les termes les plus âcres et les plus blessants qu’il pouvait imaginer. Tout ce qu’il dépensa d’esprit et de verve bilieuse en cette circonstance eût été en pure perte, si le bruit n’eût attiré quelques auditeurs malins, dont la présence vengea son amour-propre. Chaignard était rouge, écumant, furieux ; l’huissier, ne voyant point à mordre sur des voies de fait d’une espèce aussi délicate que des sarcasmes, attendait d’un air attentif