Page:Sand - Antonia.djvu/160

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


— Et, à présent, pensait-il, que je souffre beaucoup, cela peut arriver en dépit de moi-même ; mais j’aurai tant de joie à souffrir noblement et à me taire pour l’amour d’elle, que je resterai vainqueur de ma souffrance, et que ma mère n’en ressentira plus jamais le contre-coup. Il faudra être grand dans la lutte de mes instincts contre mes devoirs. Eh bien, pourquoi non ? J’ai toujours aimé les choses élevées et les sentiments qui dépassent le vulgaire. Obligé d’être un homme, et persuadé que le devoir est dans les liens de la famille, je ferai sans doute un jour comme a fait Marcel : j’épouserai une honnête femme qui sera dès lors ma meilleure amie. Jusque-là, je veux me conserver libre et chaste. Je veux aimer sans espoir, et s’il se peut sans désirs, cette noble Julie qui ne peut être à moi ; je vaincrai le désir, je porterai le sentiment fraternel jusqu’au sublime, et je ferai pénétrer le sublime dans toutes mes facultés. Je ne serai pour les autres qu’un joli artisan bien patient et bien doux, cherchant la grâce et la fraîcheur dans des paniers de roses ; mais, à force d’étudier le divin mystère de la pureté dans le sein des fleurs, on peut avoir la révélation de la sainteté dans l’amour. Il me semble qu’il est beau de se dire qu’on pourrait travailler à surprendre une femme aimée, et qu’on l’aime trop pour le vouloir. C’est là une vie toute de méditation et de sentiment. Eh bien, j’en vivrai aussi longtemps que possible. Je vivrai de ma pensée comme les autres vivent de leurs actes et je serai peut-être ainsi plus