Page:Sand - Antonia.djvu/210

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aller. Elle approcha de la croisée de sa chambre et n’y frappa point. Elle revint au banc de pierre. Elle s’assit et pleura. Elle se leva encore et fit le tour du bassin comme une âme en peine ; elle s’arrêta enfin, souriant comme une âme heureuse. Elle consentit à s’interroger, et, quand son cœur lui répondit : J’aime, elle s’en épouvanta et lui défendit de parler. Puis elle demanda compte à sa conscience de cet effroi, de cette austérité farouche, hors nature, inutile à Dieu. Sa conscience lui répondit qu’elle n’était là pour rien, et que l’obstacle ne venait point d’elle, mais de la raison, espèce de conscience factice où la nature et Dieu cédaient le pas à des idées de convention, à la peur, au calcul, à des prévisions toutes relatives à l’intérêt personnel mal entendu. Dans cet ordre de raisonnement, tout se traduisait en pièces de six francs. Marcel l’avait démontré. Julie n’avait pas le droit d’aimer parce qu’elle n’avait pas assez d’écus. Marcel avait raison en présence du fait. Il fallait donc sacrifier l’âme à ce fait des plus grossiers, à l’implacable menace de la misère !

— Non, se dit Julie, cela ne sera pas ! S’il le faut, je vendrai tout, je n’aurai plus rien, je travaillerai ; mais je veux aimer, dussé-je demander l’aumône ! D’ailleurs, il travaillera pour trois, lui qui travaille déjà pour deux ! Il subira cette charge, il en sera heureux s’il m’aime ! À sa place, je le serais tant !

Julie recommença à marcher avec angoisse.

— M’aime-t-il à ce point-là ? M’aime-t-il avec la