Page:Sand - Antonia.djvu/211

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passion que j’ai cru voir le premier jour ?… Ah ! oui, voilà ce que je me demande sans cesse, voilà tout ce qui me tourmente, voilà ce que ni ma conscience, ni ma raison, ni mon cœur ne peuvent m’apprendre. Il ne m’aime peut-être que d’amitié, car il est bon fils, et il me tient compte de ce que je voulais faire pour sa mère. Il me doit de la reconnaissance, et il me prouve la sienne par un dévouement admirable. Et après ? Pourquoi m’aimerait-il follement ? pourquoi voudrait-il passer sa vie à mes pieds ? Il n’en éprouve pas le besoin, puisqu’il n’est là que dans les occasions où je peux, moi, avoir besoin de lui. Le reste du temps, il pense à ses vrais devoirs, à son travail, à sa mère, peut-être à quelque jeune fille de sa condition qui lui apportera une certaine aisance,… tandis que moi, ruinée… Mais suis-je ruinée ?… Si le père de mon mari a assuré mon sort, je suis toujours une grande dame,… et alors… alors tout est changé dans mon rêve : j’oublie ce jeune homme qui n’est pas fait pour moi, j’épouse un homme du monde que je peux choisir, je suis heureuse et fière, j’aime sans trouble et sans rougeur… Ah bien, oui !… À présent, c’est lui, ce n’est pas un inconnu, ce n’est pas un autre que j’aime, c’est lui seul, et je ne sais pas si on guérit de cela. Je ne sais pas si on oublie. Je crains que non, puisque plus j’essaye, plus j’échoue ; plus je me défends, plus je suis vaincue… Mon Dieu, mon Dieu, il n’y a dans tout cela qu’une véritable terreur, un véritable supplice : c’est la crainte qu’il ne m’aime