Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/126

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PIERRE. — Non ! nous avons toujours été camarades, et je sais que tu es juste et franc comme tout. Moi aussi, pour l’amitié, je vas tout droit. C’est pourquoi je te dis : Il y a deux ans que tu ne parles plus à la Maniche ; mais la voilà tantôt ma femme, et je suis ton ami. Il faudra bien que tu lui parles ; il faudra bien que tu viennes chez moi. Eh bien, quelle mine est-ce que tu vas lui faire, à ma femme ?

COTTIN. — La mine d’un honnête homme. Je n’en peux pas faire d’autre, j’espère !

PIERRE. — J’entends bien… mais…

COTTIN. — Mais quoi ?

PIERRE. — Cottin !… Ma future m’a tout dit.

COTTIN. — Elle a eu tort…

PIERHE. — Non ! elle a eu raison. Je l’avais vu, dans le temps, te promener avec elle, et on disait des choses… Enfin, je me sentais d’être un peu jaloux. Je l’ai confessée… là, dans le cœur ! C’est une brave fille, elle ne m’a point trompé. Elle voulait bien de toi, dans le temps.

COTTIN. — Non, non, elle m’a renvoyé !

PIERRE. — C’est bien, ce que tu dis là, et c’est comme ça qu’il faut toujours dire à tout le monde.

COTTIN. — Est-ce que j’ai jamais dit autrement ?

PIERRE. — Non ! Faut continuer par égard pour moi.

COTTIN. — C’est bien commode, c’est la vérité !

PIERRE. — Non ! La vérité, c’est que le père n’a point voulu, et que la fille s’est soumise au père. Mais vous avez été bons amis ensemble, et on sait bien que l’amitié…

COTTIN. — Tais-toi, Pierre, il ne faut jamais ni dire ni penser ça.

PIERRE. — Tu as raison, il faut le savoir, se taire et l’oublier.

COTTIN. — Si on le croit, faut le pardonner, du moins !

PIERRE. — Oui, c’est fait. J’aime la fille, elle m’a dit la vérité, elle m’aime, je l’épouse. Une fois ma femme, c’est sacré, le passé, et, bien moins qu’un autre, je n’ai le droit de tourmenter et de mortifier celle que j’ai charge de faire respecter.