Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/221

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FLORENCE. — Non certes, madame ; votre théorie me paraît vraie, puisqu’elle est la mienne ; mais ici la pratique ne pourrait pas la justifier. Ce serait trop grave entre nous, un pareil contrat, puisque ce serait une contravention secrète, très-dangereuse pour votre réputation, aux lois du monde où vous vivez. Ne me tentez donc pas davantage, ou permettez-moi de quitter votre service ; car, de deux choses l’une : ou je puis accepter le titre de votre ami, en prenant la résolution de ne jamais vous revoir ; ou je puis rester chez vous, en ne me considérant que comme votre jardinier.

DIANE. — En vérité, je ne vous comprends pas. Pourquoi ne seriez-vous pas mon ami, puisque c’est mon désir, et mon jardinier, puisque c’est votre goût ?

FLORENCE. — Parce que, malgré vous, vous seriez inquiète de ma conduite ultérieure, de mon attitude même auprès de vous, et cela m’humilierait et me ferait souffrir. Or, je ne veux pas m’exposer à être soupçonné, ce qui serait pour moi la dernière des humiliations.

DIANE. — Ah ! Florence, je ne sais plus que vous dire, et vous m’affligez. J’allais à vous le cœur plein et la main ouverte, toute disposée à oublier… qui sait ! à braver peut-être le préjugé des convenances ; toute prête à vous appeler mon frère, et voilà que, parce que j’ai eu le malheur de vous blesser en vous offrant un souvenir où vous avez voulu voir un présent, vous me rappelez que nous sommes nés dans deux camps ennemis, irréconciliables, selon votre impitoyable logique ! Ah ! c’est triste, cela, et je vois bien qu’il faut vivre dans la solitude du cœur ! D’un côté, ce vieux monde, que je déteste ; de l’autre, cette race nouvelle, que je veux aborder et qui me repousse !

FLORENCE. — Hélas ! oui, madame ; c’est ainsi de nos jours ! On est forcé de rompre avec le passé ou avec l’avenir !

DIANE. — Et dans le présent, il faut se haïr.

FLORENCE. — Ma conduite d’aujourd’hui vous prouve-t-elle de la haine, madame ?

DIANE. — Oh ! non certes ! mais de la pitié, et voilà tout.