Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/319

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ma gaieté, à mon bonheur d’autrefois, et je disais à cette dame : « Ah ! si j’avais des filles comme cela, moi je n’oserais pas les regarder en face ! » Alors, cette bonne créature s’est levée en me disant : « Attendez ! » et puis tout de suite elle est revenue avec ses deux vierges, ses deux saintes. Elle leur a dit en me montrant : « Mes enfants, voilà une personne bien belle, comme vous voyez, et très-bonne, que j’aime beaucoup : saluez-la, donnez-lui la main, et priez tous les jours pour elle, parce qu’elle a du chagrin. » Alors ces deux beaux enfants m’ont donné leurs belles mains pures, d’un air si tranquille, si ouvert, et avec un sourire si tendre, si humain ! Ah ! tu le vois bien, Jenny, il faut que je sois sauvée, car j’ai reçu le baptême aujourd’hui, le baptême de la miséricorde !

JENNY. — Oui, oui, Céline, tu es sauvée ; tu es digne de Florence, et tu mérites mieux de lui que moi-même…

MYRTO. — Non ! cela n’est pas ! Ne m’ôte pas mes forces. J’en ai encore besoin, car j’ai encore quelque chose à faire pour me purifier. Tu n’es pas étonnée, tu n’es pas inquiète de me voir ici quand j’étais partie, quand j’étais arrivée à l’asile où j’ai juré de rester ?

JENNY. — Inquiète ! non tu ne peux revenir qu’avec de bonnes intentions.

MYRTO. — Eh bien, oui, c’est ce qui me coûte le plus à accomplir, ne le vois-tu pas ? Quand j’ai été installée là-bas, il était sept heures du soir. Je me sentais brisée de fatigue ! J’ai été me coucher ; mais quoi ? impossible de dormir ! Je pensais toujours à lui… et à toi ! Jacques m’avait dit : « Jenny l’aime, j’en suis sûr ; mais elle n’en sait rien elle-même ; elle ne se sait pas aimée, et je ne veux pas qu’elle le sache trop vite. Ils souffrent tous les deux de n’oser se rien dire… Mais vous souffrez aussi, vous, et je ne veux pas que vous emportiez l’idée qu’on se réjouit et qu’on vous oublie quand vous partez l’âme navrée… » C’est encore bien bon, bien délicat, n’est-ce pas, Jenny, ces idées-là ? Eh bien, moi, quand je me suis trouvée seule avec ma conscience, je n’ai pas pu accepter ce sacrifice fait à mon