Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/214

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avec une grande intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et une source abondante, s’échappant du milieu des rochers, courait dans tous les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.

Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, étaient couverts d’une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour jouir de la vue d’un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le parc s’étendait jusqu’à l’horizon.

« Voici un lieu enchanté, dit Émile, et il suffit de le voir pour être certain que vous êtes un grand poète.

— Il y a beaucoup de grands poètes de mon espèce, répondit le marquis, c’est-à-dire des gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester.

— La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation intéressante ? reprit Émile. Le peintre qui interprète grandement la nature n’est-il pas poète aussi ? Et si cela est incontestable, l’artiste qui crée sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté, n’a-t-il pas produit une grande manifestation poétique ?

— Vous arrangez cela pour le mieux », dit M. de Boisguilbault d’un ton de complaisance paresseuse, qui n’était pourtant pas sans bienveillance. Mais Émile aurait mieux aimé la discussion que cette adhésion nonchalante à tout propos, et il craignait d’avoir manqué sa principale attaque. « Que trouverai-je donc pour l’impatienter et le faire sortir de lui-même ? se disait-il. Il n’est point de siège fameux dans l’histoire qui soit comparable à celui-ci. »

Le café était servi dans un joli chalet suisse, dont l’exactitude et la propreté charmèrent Émile un instant.