Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/216

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— Est-ce une indiscrétion de vous les demander ?

— En seriez-vous vraiment curieux ? dit le marquis avec un sourire équivoque.

— Curieux ! non ; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du mot ; mais à mon âge, la destinée des autres, la nôtre propre, est une énigme, et l’on s’imagine toujours qu’on trouvera dans l’expérience et la sagesse de certains êtres un utile enseignement.

— Pourquoi dites-vous de certains êtres ? Ne suis-je pas semblable à tout le monde ?

— Oh ! nullement, monsieur le marquis !

— Vous m’étonnez beaucoup », reprit M. de Boisguilbault, absolument du même ton dont il avait dit quelques instants auparavant : « Je suis tout à fait de votre avis », et il ajouta : « Mettez donc du sucre dans votre café.

— Je m’étonne davantage, dit Émile en prenant machinalement du sucre, que vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravité, et j’oserai dire aussi votre mélancolie, ont de frappant et de solennel pour un enfant comme moi.

— Est-ce que je vous fais peur ? dit M. de Boisguilbault avec un profond soupir.

— Vous me faites très peur, monsieur le marquis, je l’avoue franchement ; mais ne prenez pas cette naïveté en mauvaise part : car il est tout aussi certain que je suis poussé à vaincre ce sentiment-là par un sentiment tout opposé d’irrésistible sympathie.

— C’est singulier, dit le marquis, très singulier ; expliquez-moi donc ça.

— C’est bien simple. Comme, à mon âge, on va chercher le mot de son propre avenir dans le présent des hommes faits ou dans le passé des hommes mûrs, on s’effraie de voir une tristesse invincible, et comme un dégoût