Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/218

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C’était une magnifique soirée, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux et sa pensée sur les collines lointaines de Châteaubrun, tomba dans une douce rêverie.

Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l’âme, avant d’entreprendre de nouvelles attaques, lorsque, tout à coup, son adversaire fit une sortie imprévue en rompant le premier le silence :

« Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n’est pas par forme de politesse ou de plaisanterie que vous m’avez dit avoir une espèce de sympathie pour moi, en dépit de l’ennui que je vous cause d’ailleurs, en voici la cause : c’est que nous professons les mêmes principes, c’est que nous sommes tous les deux communistes.

— Serait-il vrai ? s’écria Émile étourdi de cette déclaration et croyant rêver. J’ai pensé tantôt que c’était vous qui me répondiez précisément par forme de politesse ou de plaisanterie ; mais aurais-je donc réellement le bonheur de trouver chez vous la sanction de mes désirs et de mes rêves ?

— Qu’y a-t-il donc là d’étonnant ? reprit le marquis avec calme. La vérité ne peut-elle se révéler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et n’ai-je pas assez vécu pour arriver à distinguer le bien du mal, le vrai du faux ? Vous me prenez pour un homme très positif et très froid. Il est possible que je sois ainsi ; à mon âge, on est trop las de soi-même pour aimer à s’examiner ; mais, en dehors de notre personnalité, il y a des réalités générales qui sont assez dignes d’intérêt pour nous distraire de nos ennuis.

« J’ai eu longtemps les opinions et les préjugés dont on m’avait nourri ; mon indolence s’arrangeait assez bien de n’y pas regarder de trop près ; et puis j’avais des soucis intérieurs qui m’en ôtaient la pensée. Mais depuis que la vieillesse m’a délivré de toute prétention au bonheur et